9:24 - December 12, 2018
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Charlotte Thomas, docteur en science politique, a exploré le ghetto musulman de Juhapura dans l’Etat du Gujarat sur plusieurs années. Elle montre dans un récent ouvrage en quoi il est une « loupe » sur les discriminations subies actuellement par les musulmans en Inde.

Dans « Pogroms et ghetto : les musulmans dans l’Inde contemporaine » (éditions Karthala), Charlotte Thomas, postdoc au CERI Sciences Po, revient sur les violences de 2002 en Inde, où se sont déroulées les plus graves attaques contre les musulmans depuis l’indépendance du pays en 1947.

A l’origine des émeutes, l’incendie d’un train de pèlerins hindous le 27 février, dans lequel meurt 58 personnes. Les musulmans sont tenus responsables par les autorités et s’ensuit alors un déchainement de violences. 2000 musulmans sont tués et 150 000 sont contraints de fuir.

A la suite de ses pogroms se forme le ghetto de Juhapura, le plus grand de l’Inde, peuplé par 500 000 habitants, tous musulmans. C’est ce quartier auquel s’est intéressée  Charlotte Thomas, pour mieux comprendre la situation des musulmans en Inde. Une façon aussi de découvrir « de l’intérieur » le projet politique nationaliste du premier ministre Narendra Modi. Interview.

Pourquoi avez-vous décidé de travailler sur le ghetto de Juhapura en Inde ?
Charlotte Thomas : Lors de mes travaux de master, je me suis intéressée à la gestion des affaires religieuses par le pouvoir politique, notamment concernant l’islam. Rapidement je suis tombée sur des articles sur les pogroms de 2002 au Gujarat. J’ai vu apparaître petit à petit le nom de Juhapura. En 2009 je suis partie là bas et j’ai eu envie de travailler sur ce quartier. Ce qui m’intéressait c’était de voir comment un groupe ethnique réagit à des violences, les conséquences de celles-ci sur le long terme et la réorganisation socio-spatiale de cette minorité. Ce quartier était musulman avant. Mais il est passé de quartier ethnique à ghetto à partir de 2002.

Dans ce quartier, il y a beaucoup de discriminations. Les programmes éducatifs et sanitaires ne sont pas mis en oeuvre par les autorités de l’Etat au niveau local. Il n’y a assez de services publics à proprement parler.

En quoi le ghetto de Juhapura est-il le reflet de la politique nationaliste hindoue de Narendra Modi ?
Ce quartier est une loupe de la politique nationaliste de Narendra Modi. Toute l’Inde n’est pas Juhapura et Juhapura n’est pas toute l’Inde. Mais on peut faire un parallèle entre ce ghetto et ce qui se passe aujourd’hui en Inde. Depuis l’élection de Modi il y a une vraie campagne identitaire menée par des hindouistes (nationalistes hindous). Cela passe par des reconversions de musulmans (mais aussi de chrétiens) à l’hindouisme et également par ce qu’on appelle le « love jihad ». Cela consiste à aller récupérer physiquement les femmes hindoues qui auraient été « volées » par les hommes musulmans. Depuis l’arrivée de Modi, il y a eu aussi plusieurs lois passées dans des états différents pour restreindre un maximum la viande bovine (la vache est considérée comme sacrée dans la religion hindoue) et pour criminaliser ce commerce. Il y a eu des musulmans lynchés en pleine rue car soupçonnés de transporter de la viande bovine. Mais Narendra Modi ne dit rien sur ces attaques, ou quelques jours après mais c’est trop tard.

On retrouve donc ces différentes problématiques dans le ghetto musulman de Juhapura. Il y a également à l’intérieur de celui-ci une très faible présence de l’Etat, exception faite aux services de police et de maintien de l’ordre. Ce sont aussi des choses qu’on retrouve ailleurs en Inde.

Des pogroms naît la loi antiterroriste (POTA) du BJP au Gujarat. En quoi s’est-elle avérée être discriminatoire envers les musulmans ?
La loi antiterroriste POTA a été abrogée en 2004. Mais elle a donné lieu à beaucoup d’abus, au Gujarat comme au Cachemire. Elle permettait d’enfermer les opposants. Il y a eu des rapports (Amnesty, HRW) à ce sujet qui montrent que la plupart des gens arrêtés étaient des musulmans. Il y a d’ailleurs une sur-représentation des musulmans dans les prisons indiennes, que ce soit des gens reconnus coupables ou en attente de leur procès. Cette loi a été très problématique car les nationalistes hindous qui se sont rendus coupables d’attaques terroristes ont eux, été beaucoup moins arrêtés.

Vous écrivez que les progroms de 2002 « relèvent du terrorisme d’Etat ». Pourquoi ?
L’appareil d’Etat s’est en effet mis au service de la violence contre une partie de ses citoyens. Une réunion a eu lieu le 27 février au soir suite à l’incendie, et il a clairement été donné à la police des consignes de laisser faire concernant les violences. Un des massacres que je rapporte, celui de Gulberg Society, se passe à 200 mètres d’un poste de police et les policiers ne sont pas venus secourir les musulmans attaqués. Une ministre a aussi été condamnée pour une participation active aux pogroms, en emmenant des émeutiers dans les quartiers. Il n’y a pas eu non plus d’opérations de secours menées par l’Etat fédéral. L’armée a été déployée seulement trois jours après.

Il y a une logique de terrorisation, mais pas une volonté d’éradiquer, car ce n’est pas possible de tuer tous les musulmans du Gujarat. L’idée est donc de terroriser la minorité. Les deux quartiers musulmans principaux, la vieille ville d’Ahmedabad et Juhapura, ont été épargnés par les attaquants. Ils savaient qu’ils n’avaient pas le pouvoir numérique. Mais ils ont ciblé les poches musulmanes dispersées un peu partout autour. Cela a contraint les gens à fuir et à se regrouper entre eux, dans des quartiers musulmans. Le principe du ghetto c’est d’enfermer une catégorie de population pour la garder « à son service » économique. C’est de la mise à distance socio-spatiale.

« Il y a eu un pic d’attaques contre les musulmans ces dernières semaines »

Vous expliquez que la violence a servi à resserrer l’électorat hindou en vue des élections du BJP en 2003. Dans une autre mesure, des villes aux consonances islamiques ont récemment été renommées et les prières pour les musulmans ont été limitées au Taj Mahal. Sont-elles aussi des mesures électoralistes pour le parti de Narendra Modi ?
Concernant le Taj Mahal, le ministre en chef de l’Uttar Pradesh où se trouve le monument, a déjà été inculpé pour incitation à la haine inter-communautaire. Il a fondé son propre petit groupe nationaliste hindou. Il veut même retirer le Taj Mahal des guides touristiques car il considère que cela ne reflète pas le patrimoine culturel indien. Il a aussi relancé l’idée de la construction d’un temple hindou sur le site d’une mosquée à Ayodhya. Et tout cela est bien sûr purement électoral.

Narendra Modi a été élu en se targuant des résultats économiques que son gouvernement avait permis d’atteindre au Gujarat. Or en fait, on s’aperçoit que cet état a toujours été très dynamique même avant son élection.

Il se retrouve donc dans une situation économique mauvaise, notamment car il a fait passé plusieurs mesures désastreuses : la démonétisation en 2015, les interdictions autour de la viande (alors que l’Inde est le premier exportateur de viande bovine au monde) et la mise en oeuvre d’une TVA uniformisée à l’échelle de l’Inde.

Ces mesures touchent ce qu’on peut appeler la classe moyenne supérieure et inférieure, qui ne voient pas les fruits de la croissance. Il y a aussi des problèmes avec les paysans et les intouchables. Cela fait donc plusieurs catégories de son électorat qui sont mécontentes. Dans ce contexte là, Modi a choisi de réactiver les problématiques identitaires pour resserrer l’électorat hindou autour de « l’autre musulman ».

Ces mesures contre les musulmans ne risquent t-elles pas d’enclencher de nouvelles violences en Inde ?
Le Premier ministre s’est toujours vanté de n’être ni contre les musulmans ni contre les chrétiens. Mais l’Inde a comme voisins des pays du Golfe. Modi fait donc attention à ce qu’il fait. Il n’a pas intérêt à afficher une politique antimusulmane trop ferme.

Il se félicite aussi qu’il n’y ait jamais eu d’émeutes sous son gouvernement, et c’est vrai car il tient ses troupes. Mais il y a eu un pic d’attaques contre les musulmans ces dernières semaines. Un policier hindou qui enquêtait sur un lynchage de musulmans a été tué par un groupe nationaliste. Il n’y a pas eu de violences majeures mais on pourrait y arriver et c’est un peu inquiétant.

lemuslimpost

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