1:31 - September 06, 2026
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Comment l’Egypte est devenue la « capitale de la récitation du Coran »

IQNA-L’Egypte est considérée comme l’un des principaux berceaux de l’art de la récitation coranique dans le monde musulman.

Comment l’Egypte est devenue la « capitale de la récitation du Coran »Au fil de plusieurs générations, les récitateurs égyptiens ont élaboré une véritable école, fondée sur la maîtrise du tajwid, du waqf et de l’ibtida (les règles d’arrêt et de reprise), ainsi que sur une connaissance approfondie des maqâmât, les modes mélodiques. Cette tradition a donné naissance à certains des plus grands récitateurs de l’histoire contemporaine du Coran. Pourtant, selon un rapport consacré à ce sujet, les écoles traditionnelles connaissent aujourd’hui un certain recul, tandis que des récitations plus commerciales et superficielles tendent à prendre leur place. L’objectif de cette série de rapports est donc de retracer l’évolution de l’école égyptienne, de ses premières figures jusqu’aux grands maîtres de la récitation, afin de préserver et de transmettre son héritage.

Une rencontre entre le Coran et l’art des maqâmât

Ce qui distingue l’école égyptienne des autres courants de récitation, notamment de certains styles devenus populaires dans les pays du Golfe grâce aux chaînes satellitaires et aux réseaux sociaux, est le lien étroit établi entre les principes de la récitation coranique et la connaissance des maqâmât musicaux.

Cette maîtrise ne signifie pas que le récitant pratique le chant ou joue d’un instrument. Elle concerne plutôt sa capacité à comprendre les possibilités de sa voix et de sa gorge et à les adapter au sens des versets qu’il récite. L’objectif est de traduire vocalement les significations du Coran, tout en faisant ressentir au moment de la récitation le respect, la crainte de Dieu, l’espérance, ainsi que l’attente de la délivrance, de la victoire et du Paradis divin.

Plusieurs grands récitateurs égyptiens avaient d’ailleurs un intérêt marqué pour la musique et certains en avaient étudié les principes de manière professionnelle. Le cheikh Mohamed Rifaat, par exemple, possédait des œuvres de Beethoven et de Mozart. Le cheikh Mahmoud Al-Banna, quant à lui, avait étudié les maqâmât auprès du cheikh Darwish Al-Hariri, lui-même professeur du célèbre compositeur égyptien Mohamed Abdel Wahab.

Les relations entre les grands récitateurs et les figures de la musique égyptienne étaient également étroites. Mohamed Abdel Wahab et Oum Kalthoum auraient ainsi recherché la compagnie de récitateurs afin de mieux comprendre les maqâmât et certains aspects de l’interprétation vocale. Ayman Al-Hakim rapporte dans son ouvrage Les Psaumes du Coran un épisode transmis par le fils du cheikh Mustafa Ismaïl : alors que son père enregistrait sa récitation hebdomadaire dans les locaux de la radio, Oum Kalthoum le rencontra à sa sortie. Elle lui demanda conseil au sujet d’une chanson récemment enregistrée, estimant qu’un élément n’y fonctionnait pas. Après l’avoir écoutée, le cheikh Mustafa Ismaïl lui indiqua le problème.

Mohamed Abdel Wahab, de son côté, aurait toujours considéré Mohamed Rifaat avec une grande admiration. Lorsqu’il se rendait auprès de lui, il se présentait comme son élève et même comme son « serviteur », tout en demeurant un auditeur attentif des grands récitateurs comme Mustafa Ismaïl et Abdel Basset Abdessamad.

Le cheikh Taha Mohamed Abdel Wahab, spécialiste des maqâmât et de la voix et arbitre de concours internationaux en Égypte et dans le monde arabe, avait lui-même étudié auprès de Mohamed Rifaat et d’Ali Mahmoud. Selon la classification attribuée au cheikh Mohamed Metwalli Al-Chaârawi, chaque grand récitant incarnait une qualité particulière : Al-Hossari représentait la maîtrise de la récitation, Abdel Basset la beauté et la pureté de la voix, Al-Minshawi la dévotion et le recueillement, tandis que Mustafa Ismaïl symbolisait l’art de la récitation. Quant à Mohamed Rifaat, il réunissait, selon cette appréciation, l’ensemble de ces qualités.

Des maîtres, un public et la radio : les fondements d’une tradition

Parmi les figures déterminantes de cette école se trouve Mohamed Rifaat, surnommé le « cheikh des récitateurs ». Sa voix, décrite comme puissante, singulière et flexible, lui permettait d’adapter aisément les versets aux maqâmât appropriés et aux exigences de l’interprétation. Sa récitation donnait l’impression que le sens du verset prenait vie à travers sa voix.

Selon l’expert des maqâmât musicales Safwat Okasha, la voix de Rifaat se rapprochait du registre alto et pouvait couvrir un nombre important de degrés vocaux. Il était également capable de combiner différents registres de manière harmonieuse, notamment dans les récitations relatant les histoires coraniques.

Mustafa Ismaïl constitue une autre figure majeure. Le critique musical Kamal Al-Najmi lui attribuait une voix exceptionnelle, ample et puissante, ainsi qu’une connaissance remarquable des maqâmât. Mais cette connaissance n’était pas destinée à une simple démonstration vocale : Mustafa Ismaïl l’utilisait pour mettre en valeur la beauté et le caractère miraculeux des versets. Cette maîtrise explique également l’intérêt que lui portaient Oum Kalthoum et Mohamed Abdel Wahab.

Abdel Basset Abdessamad, pour sa part, s’est distingué par une voix associée à une profonde tristesse et à un grand recueillement, particulièrement perceptibles dans le maqâm saba. L’impact de sa voix fut tel que le réalisateur Mustafa Akkad l’utilisa dans son célèbre film Le Message (Mohammad, Messager de Dieu) pour interpréter vocalement Bilal Al-Habachi, le muezzin du Prophète (psl).

Le cheikh Mahmoud Al-Hossari proposait toutefois une autre explication à la place particulière occupée par l’Égypte dans l’histoire de la récitation. Selon lui, cette tradition serait liée à une pratique sociale et culturelle ancienne en Égypte, remontant peut-être à l’époque pharaonique et liée aux cérémonies entourant la mort. Après l’arrivée de l’islam, ces pratiques auraient été transformées et la récitation du Coran aurait pris une place importante lors des cérémonies funéraires, permettant aux familles de faire leurs adieux au défunt. Cette pratique se serait ensuite étendue à d’autres célébrations.

La récitation lors des funérailles et des mariages aurait ainsi offert aux récitateurs de nombreuses occasions de perfectionner leur art et aurait progressivement fait de la récitation une activité professionnelle pour certains d’entre eux.

Enfin, le public égyptien lui-même a joué un rôle particulier. Lors des récitations, certains auditeurs expriment ouvertement leur admiration par des exclamations ou des applaudissements. Leur participation ne se limite toutefois pas à manifester leur plaisir : il leur arrive également d’intervenir pour orienter ou corriger le récitant. La chercheuse américaine Christina Nelson, dans son ouvrage The Art of Reciting the Qur’an, a consacré un chapitre à ce phénomène. Elle estime que l’écoute de la récitation en Égypte dépasse le simple cadre d’une expérience auditive pour devenir une composante des pratiques religieuses et de la vie culturelle et sociale.

La radio a enfin contribué de manière décisive à la diffusion de cette tradition. L’Egypte fut parmi les premiers pays à créer une station entièrement consacrée au Coran, en 1964. Mahmoud Al-Hossari fut le premier à enregistrer intégralement le Coran selon la récitation tartil. La diffusion radiophonique permit aux récitateurs dotés de voix exceptionnelles et d’une grande maîtrise technique d’atteindre un public beaucoup plus large et contribua ainsi à préserver l’école égyptienne de la récitation et à assurer sa transmission aux générations suivantes.

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