IQNA-L’histoire de la récitation du Coran en Egypte dépasse largement l’époque de l’enregistrement sonore et de la diffusion radiophonique.
Ancrée dans les premiers siècles de l’islam, la récitation mélodieuse du Coran s’est progressivement imposée comme une forme artistique et culturelle majeure.
A travers la prière du vendredi, l’appel à la prière, les cérémonies religieuses et le soutien des autorités, cet art a atteint en Egypte un niveau de maturité exceptionnel.
Pourtant, après avoir exercé une influence considérable dans le monde musulman, l’école égyptienne connaît aujourd’hui une perte progressive de sa centralité. La multiplication des enregistrements et des plateformes numériques a également contribué à brouiller les distinctions entre les styles et les niveaux de maîtrise.
L’histoire de cette évolution permet ainsi de comprendre comment la récitation coranique égyptienne est devenue un modèle mondial, puis comment elle a progressivement perdu son rôle central.
Des premiers enregistrements à l’âge de Mohamed Rifaat
Lorsque la technologie de l’enregistrement sonore arrive en Égypte en 1903, les grands récitants restent d’abord méfiants. Les chanteurs eux-mêmes hésitent à utiliser cette nouvelle technologie et préfèrent attendre que son efficacité soit démontrée. Pour la récitation coranique, les réserves sont encore plus importantes en raison des interrogations religieuses suscitées par toute nouvelle technologie appliquée au Coran.
Les premières possibilités techniques constituent également un obstacle. Les premiers appareils ne permettaient d’enregistrer que trois minutes environ, puis six minutes. Une durée aussi courte était insuffisante pour restituer toute la richesse d’une récitation coranique.
Le plus ancien enregistrement de récitation égyptienne encore conservé remonte à 1905. Il s’agit d’une récitation du cheikh Mohamed Salim de la sourate Maryam. L’année suivante, il enregistre également des passages de la sourate Youssouf. Les informations disponibles sur ce récitateur restent cependant limitées, et il n’est pas certain qu’il ait appartenu aux grands professionnels de la récitation.
Plusieurs figures importantes du début du XXe siècle sont aujourd’hui connues par les sources historiques, mais leurs voix ont disparu : Mahmoud al-Qaysouni, Hussein al-Sawaf, Hanafi Barai et surtout le cheikh Ahmed Nada. Ce dernier devint l’une des figures majeures de son époque avant de mourir en 1932, deux ans avant l’ouverture de la radio égyptienne.
L’inauguration de la radio constitue ensuite un tournant décisif. Le 31 mai 1934, la Radio égyptienne commence ses émissions avec la voix du cheikh Mohamed Rifaat (1882-1950). Déjà célèbre avant l’arrivée de la radio, Rifaat bénéficie alors d’une diffusion sans précédent. Sa voix singulière, son expressivité et sa profondeur émotionnelle lui permettent de devenir l’une des grandes vedettes de la radio pendant près d’une décennie.
A ses côtés figurent notamment le cheikh Ali Mahmoud (1878-1943), dont quelques enregistrements de récitations ont été conservés, et le cheikh Abdel Fattah al-Chaachaï (1890-1962), deuxième récitateur à intervenir à la radio. Ces personnalités constituent le lien entre la tradition ancienne et la nouvelle ère de diffusion de masse.

Les années 1940-1950 : l’âge d’or de la récitation égyptienne
Les années 1930 voient arriver à la radio une nouvelle génération de récitants, parmi lesquels Taha al-Fashni (1900-1971) et Abdel Azim Zaher (1904-1971). Deux jeunes récitants, Abou al-Aïnayn Chouaïcha (1922-2011) et Kamel Youssef al-Bahtimi (1922-1969), commencent également leur parcours très tôt.
Mais c’est surtout dans les années 1940 et au début des années 1950 que l’art de la récitation égyptienne atteint son apogée. De grands noms entrent alors à la radio : Mahmoud Khalil al-Hosary (1917-1980), Mahmoud Ali al-Banna (1926-1985), Abdel Bassit Abdel Samad (1927-1988) et Mohamed Siddiq al-Minchaoui (1920-1969), auxquels s’ajoutent Chouaïcha et al-Bahtimi.
La figure centrale de cette période est toutefois le cheikh Mustafa Ismaïl (1905-1978). Son parcours est particulier : en 1944, après avoir récité au Caire et suscité l’admiration de son auditoire, il est invité au palais royal. Il devient pendant huit ans le récitateur du palais, jusqu’à la chute du roi d’Égypte en 1952. Sa voix était déjà diffusée par la radio depuis le palais avant qu’il ne rejoigne officiellement ses rangs.
Mustafa Ismaïl joue un rôle majeur dans l’évolution artistique de la récitation. Grâce à ses capacités vocales exceptionnelles, il développe une interprétation plus riche et plus séduisante, notamment par l’utilisation de longues phrases mélodiques. Il transforme ainsi la récitation en une expérience particulièrement expressive pour les auditeurs.
Cette évolution modifie également le rapport du public au Coran. Les récitations sont davantage écoutées dans les mosquées, les rassemblements publics, les funérailles et diverses cérémonies. Les contemporains de Mustafa Ismaïl s’inspirent largement de ses innovations, qui deviennent progressivement des références artistiques.
A partir des années 1950, la récitation coranique devient même un instrument important du rayonnement culturel de l’Égypte et du monde musulman. Les grands récitants deviennent de véritables célébrités et sont invités à réciter dans de nombreux pays arabes et musulmans, mais aussi dans des pays non musulmans. L’école égyptienne acquiert notamment une forte popularité au Maroc et en Indonésie. Le style égyptien devient alors une référence internationale, largement écoutée et imité.

Des années 1960 à l’ère numérique : la perte de la centralité égyptienne
Les années 1960 prolongent d’abord cette dynamique grâce au développement des enregistrements. Une évolution importante apparaît avec l’enregistrement du « Coran en tartil » par Mahmoud Khalil al-Hosary en 1960. D’autres grands récitants suivent ensuite cette voie. L’enregistrement intégral du Coran ouvre ainsi de nouvelles possibilités d’écoute et de conservation du patrimoine vocal.
La radio continue également à présenter de nouveaux récitants, notamment Ibrahim al-Chaachaï, Mohamed Abdel Aziz Hassan, Ahmed Mohamed Amer et Mohamed Ahmed Chabib. Toutefois, selon l’analyse présentée dans l’article, ces nouvelles générations n’atteignent pas le même niveau de créativité ou de popularité que les grandes figures des décennies précédentes.
Le véritable changement intervient dans les années 1970 avec la diffusion massive des lecteurs de cassettes dans les villages égyptiens. La radio perd progressivement son monopole : des entreprises locales commencent à produire des cassettes consacrées à des récitants régionaux, y compris certains qui n’avaient pas été agréés par la radio. La diffusion de la récitation devient donc beaucoup plus décentralisée.
Internet amplifie ensuite cette transformation. Les récitants peuvent désormais diffuser directement leurs prestations sur leurs propres sites, chaînes YouTube et réseaux sociaux, voire proposer des récitations en direct avec une qualité technique élevée. Cette ouverture facilite considérablement l’accès du public aux récitations, mais elle réduit aussi le rôle des instances traditionnelles de sélection et d’évaluation.
Le texte souligne ainsi un problème contemporain : les récitations diffusées en ligne ne sont pas toujours soumises aux mêmes mécanismes de contrôle, de classification artistique ou d’orientation scientifique qui existaient auparavant. La multiplication des styles et des interprétations a rendu plus difficile l’identification des écoles authentiques et des différents niveaux de maîtrise.
L’histoire de la récitation coranique en Égypte apparaît donc comme celle d’un passage progressif d’une tradition fondée sur la transmission des maîtres à un univers dominé par les médias. L’âge d’or, incarné par Rifaat, Mustafa Ismaïl, Hosary, Abdel Bassit, al-Minchaoui et d’autres grands récitants, a établi le modèle égyptien comme une référence mondiale. Aujourd’hui, l’enjeu consiste à préserver cet héritage tout en permettant à la récitation de rester un art vivant, capable de dialoguer avec les nouvelles formes de diffusion sans perdre ses exigences de tajwid, de mélodie, de maîtrise du waqf et de l’ibtida (arrêt et reprise), ainsi que sa profondeur spirituelle.
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