
Le premier président de ce qui allait devenir l'Organisation de la coopération islamique (OCI) était un personnage haut en couleurs. Tunku Abdul Rahman était déjà connu en tant que leader de l'indépendance malaisienne au moment où il est arrivé à la tête de l'OCI, lors de sa création en 1969.
Si le secrétaire général Ekmeleddin Ihsanoglu, dont le mandat à la tête de l'OCI s'est terminé le 1er janvier dernier, est moins haut en couleurs, il n'en est pas moins cet homme compétent dont avait besoin l'organisation pour évoluer vers le 21e siècle. Pendant son mandat, qui a duré dix ans soit le plus long qu'ait jamais fait un secrétaire général de l'OCI, l'Organisation de la coopération islamique a été rebaptisée «coopération», abandonnant ainsi son titre de «conférence», et a eu droit à un nouveau logo. Mais les évolutions qui ont eu lieu pendant le mandat d'Ihsanoglu ont été plus que de simples changements d'ordre esthétique. Notre homme a également apporté beaucoup à l'augmentation des relations commerciales entre pays musulmans et a aidé l'organisation à acquérir une véritable renommée au sein du monde des affaires.
Une organisation caractérisée par sa diversité
Au siège de la conférence du sommet islamique au Caire qui s'est déroulé plus tôt cette année, un Ihsanoglu au visage bien rasé, à la moustache nette, à la cravate vert vif à carreaux et au visage sympathique arpente les couloirs. Même penché sur les textes d'une future résolution de l'OCI, il affiche plus l'air d'un professeur méditatif que l'arrogance d'un homme d'Etat ou la prudence d'un diplomate. En novembre dernier, il a admis avoir été «ému» lorsqu'il s'est rendu auprès des Rohingya. L'attitude, loin d'être ostentatoire, qu'il adopte envers son poste est l'un des aspects-clés de son travail au sein d'une organisation qui représente une réelle diversité. De fait, les Etats membres de l'OCI vont du Qatar, où le revenu par habitant est le plus élevé du monde, à la Somalie, troisième pays le plus pauvre en termes de revenu par habitant (après la République démocratique du Congo et le Zimbabwe). Sa propre vie est d'ailleurs le reflet de cette diversité qui règne au cœur de l'organisation. Né au Caire d'une famille turque et diplômé de l'université Ain Shams du Caire, il parle couramment l'anglais et l'arabe, deux langues officielles de l'OCI.
Une organisation qui s'engage auprès des musulmans du monde
Au sommet islamique du Caire en février, Ihsanoglu s'assoit un moment dans une pièce à l'écart pour feuilleter un album photos qui retrace son mandat. Une photo le montre en pleine rencontre avec Barack Obama, et une autre avec la secrétaire d'Etat de l'époque, Hillary Clinton. Sur une autre, Ihsanoglu effectue une visite historique en Chine et se tient en compagnie du Premier ministre chinois, Wen Jiabao, dont la politique déployée envers la population musulmane de l'Est du Turkestan a attisé la colère de nombreux musulmans du monde. Pourtant, ce ne sont pas uniquement les visites historiques qui ont marqué le mandat d'Ihsanoglu. Celui-ci a transformé une organisation autrefois enfermée dans son obsession du conflit israélo-palestinien en une organisation qui s'engage désormais auprès des musulmans du monde. C'est son administration qui a supervisé le développement d'un «commerce préférentiel» réservé aux Etats membres de l'OCI qui a fait passer le volume des échanges commerciaux entre Etats de l'OCI à 687 milliards de dollars en 2011 alors qu'il n'était que de 205 milliards de dollars en 2004. Ihsanoglu a également mis un point d'honneur à développer la science au sein du monde musulman et a pris le temps pendant son discours au sommet islamique du Caire de noter que «les dépenses moyennes des Etats membres de l'OCI dans le domaine de la recherche [avaient] quadruplé de 0,2 % du PIB en 2005 à 0,81 % du PIB en 2012» et que «le nombre de publications scientifiques des membres de l'OCI a été multiplié par 5 entre 2000 et 2011».
Des exploits dans le domaine politique
Plus à l'aise dans le domaine académique, c'est pourtant dans le domaine politique qu'Ihsanoglu a réalisé ses actes les plus courageux. Après le début du Printemps arabe, la candidature de la Syrie au sein de l'organisation a été suspendue pour violations des droits de l'homme. De plus, pendant le mandat d'Ihsanoglu, l'approche de l'OCI par rapport aux droits de l'homme s'est davantage rapprochée des normes internationales. C'est même lui qui a embauché la toute première femme du siège de l'Organisation de la coopération islamique à Djeddah en Arabie saoudite. La nature historique de son mandat n'a pas manqué de faire impression chez les grands diplomates de l'OCI. Hamid Binejiad, diplomate iranien, note qu'Ihsanoglu «a été à la tête de l'organisation pendant une période où l'OCI a évolué sur tous les sujets, de la Palestine jusqu'aux projets de développement financier. Aujourd'hui, l'OCI a une perspective plus globale, plus humaine et a étendu ses relations aux Etats non-membres». Ces changements n'ont pas été faciles pour une organisation qui fonctionne sur la création d'un consensus. «Il n'a pas seulement été un secrétaire général d'importance et d'évolution mais aussi le premier secrétaire général de l'OCI à s'être rendu en Somalie [depuis 1991]», affirme pour sa part le diplomate somalien, Ali Omar.
Un nouveau secrétaire général
Ihsanoglu a démissionné en faveur du Saoudien Iyad ben Amine Madani. Ancien étudiant de l'Arizona State University et ancien ministre de la Culture et de l'Information, Iyad ben Amine Madani est le premier Saoudien à obtenir le poste de secrétaire général de l'OCI. Le mandat de Madani pourrait marquer le retour au conservatisme bureaucratique de l'ancien secrétaire général de l'OCI. Ou peut-être pas. Mais il est difficile d'imaginer un mandat aussi historique que celui de Ihsanoglu.
Source: zamanfrance