Crise du politique et du religieux en Suisse

12:48 - October 15, 2007
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Suisse (IQNA) - Dans le contexte européen, la démocratie-chrétienne représente le cas de mouvement politique à référence religieuse chrétienne le plus important dont les sources sont catholiques romaines.
Dans les pays du Benelux, en Allemagne, en Autriche et en Suisse, des partis
catholiques étaient déjà bien établis en 1920 dans le paysage politique, tandis qu’en Italie un
parti catholique émergea en 1919 en recueillant immédiatement 20% des suffrages. Les
tentatives de créer de tels partis en France et en Espagne dans l’entre-deux-guerres
rencontrèrent en revanche moins de succès. Après la 2e guerre mondiale, plusieurs de ces
partis, en contexte catholique, adoptèrent l’étiquette démocrate-chrétienne, ce qui était en
même temps une manière d’affirmer l’adhésion aux principes de la démocratie libérale. Et
même en France, le Mouvement républicain populaire réussit une percée dans les années
suivant la guerre.
« L’un des secrets du succès de la démocratie-chrétienne dans les vingt années après
1945 fut un certain caractère idéologique diffus (ideological diffuseness) : cela faisait
du contenu politique de ses programmes et activités des cibles difficiles pour les
anticléricaux. Son adhésion aux principes chrétiens, à la démocratie, au libéralisme
économique et au progrès social (ainsi que contre le communisme) ne la distinguait
pas de façon substantielle des autres courants politiques, à l’exception des extrêmes,
tout en l’aidant à conserver le soutien d’électorats hétérogènes qui avaient soutenu les
partis religieux avant la guerre. »
En Europe occidentale, la démocratie chrétienne connut une sorte d’âge d’or de 1945 à 1965.
Puis il y eut un recul, lié à plusieurs facteurs, dont les turbulences dans l’Église catholique
(après le concile Vatican II), l’ouverture au monde du catholicisme et l’idée d’un nouveau
pluralisme (effritement ce qui donnait un sentiment de cohésion à un bloc catholique). Même
la puissante démocratie-chrétienne allemande se trouva confrontée à la réalité d’une société
éloignée des Églises et à une sécularisation à l’intérieur même du parti. Il y eut des stratégies
d’adaptation, dans le sens d’une redéfinition de ce que signifiait la référence chrétienne. Il y
eut aussi des rapprochements avec d’autres formations : par exemple, aux Pays-Bas, le parti
catholique et deux partis protestants décidèreent de faire front commun aux élections de 1976
et finirent par fusionner en 1980. La démocratie chrétienne et ses homologues dans le monde
protestant se retrouvaient dans un environnement où, pour la majorité de la population, les
clivages religieux n’avaient plus la même importance identitaire. En Allemagne, les
démocrates chrétiens étaient à 70% catholiques et 20% protestants en 1970, mais les
pourcentages étaient devenus 58% de catholiques et 35% de protestants en 1990.
Jean-Paul Willaime décrit le contexte européen comme « caractérisé aussi bien par une
certaine crise du religieux que par une certaine crise du politique ». Il évoque une
désacralisation tant du religieux que du politique. Nous serions dans une phase ultramoderne,
estime Willaime, une phase où tout est passé au crible de la critique, qu’il s’agisse de religion
ou de politique. En même temps, dans la plupart des cas, le problème n’est plus de limiter
l’influence des religions sur le champ politique, car il est tenu pour acquis que leur pouvoir
sur les sociétés ne reviendra plus, et elles peuvent donc participer à nouveau aux débats
publics sans éveiller des craintes : elles sont une voix parmi d’autres, et elles saisissent
notamment l’occasion de s’exprimer sur des questions éthiques. En outre, les religions restent
des « pourvoyeuses de rites » : on attend quelque chose des Églises lors des grands moments
d’émotion collective, par exemple une catastrophe – c’est ce que la sociologue britannique
Grace Davie a appelé le rôle vicarial des religions dans l’Occident contemporain.
Une nouvelle vague de partis protestants ?
Sans atteindre l’impact international de la démocratie-chrétienne, le monde protestant a aussi
donné naissance à des partis d’inspiration religieuse : l’un des exemples historiques les plus
importants fut celui d’Abraham Kuyper (1837-1920) et du Parti antirévolutionnaire aux Pays-
Bas (où Kuyper fut premier ministre de 1901 à 1905). Kuyper affirmait la souveraineté du
Christ sur toutes choses et refusait ainsi l’absolutisation tant de la souveraineté du peuple que
de la souveraineté de l’État. Kuyper, fervent partisan de la liberté de conscience, ne prônait ni
une théocratie ni une union entre Église et État : il aspirait à l’application du principe de
« l’Église libre dans l’État libre », mais avec un gouvernement dont l’action découle d’une
conscience chrétienne. Dans ce contexte, selon les circonstances, différents types de
gouvernement (monarchie, démocratie, etc.) peuvent être légitimes.
Mais le Parti antirévolutionnaire de Kuyper n’existe plus : c’est l’une des trois formations
politiques qui, comme nous y avons fait allusion plus haut, a accepté en 1980 une fusion pour
former l’Appel chrétien-démocrate (CDA), parti centriste dont les prises de position « ne sont
pas fondées sur la Bible, mais inspirées des principes chrétiens », nous apprend le site du
Ministère néerlandais des Affaires étrangères.
Les partis protestants seront-ils bientôt un simple souvenir historique ? Il n’en est rien.
Curieusement, à une époque où l’on pouvait penser que les courants de sécularisation
décourageraient l’émergence de nouveaux partis à référence religieuse en contexte protestant,
c’est le contraire qui se produit, même s’ils demeurent en général très minoritaires. Selon Paul
Freston, qui a mené une recherche panoramique sur les partis protestants dans le monde, il en
existerait aujourd’hui 40 à 50, dans une trentaine de pays – certains sont minuscules, mais
d’autres sont des acteurs politiques respectés. Surtout, Freston observe que, à côté de partis
protestants existant depuis plusieurs décennies déjà, nous assistons depuis les années 1980 au
développement d’une nouvelle vague de partis protestants, notamment avec des implantations
dans des régions sans tradition de partis de ce type (Amérique latine, Afrique australe, pays
postcommunistes, Asie, Pacifique, mais aussi des pays occidentaux).
Ainsi, même s’il n’a guère fait la une des médias, un Parti républicain chrétien (PRC) a été
lancé en 2005 en France. Son congrès fondateur se tiendra le 27 octobre 2007. Il entend
participer aux élections municipales de 2008 et aux élections européennes de 2009. Il a
récemment envoyé des observateurs à une réunion de l’ECPM (European Christian Political
Movement – Mouvement politique chrétien européen), une structure qui entend renforcer la
« politique chrétienne » en Europe et accueille des partis chrétiens et démocrates-chrétiens.
Ses sources d’inspiration sont clairement évangéliques, et il arbore dans son logo un poisson
stylisé (vieux symbole chrétien, souvent utilisé aujourd’hui par des évangéliques). Le PRC
estime que la majorité de la population française reste attachée aux valeurs judéo-chrétiennes
et déplore la perte de celles-ci. « Nous entendons par valeurs chrétiennes, tous les principes
bibliques, qu’ils soient issus de l’Ancien Testament ou du Nouveau Testament, dès lors qu’ils
ont été enseignés ou confirmés par Jésus-Christ, Fils de Dieu, envoyé sur Terre afin de
racheter la Création. »
En Allemagne, un pasteur pentecôtiste, dirigeant d’une mission évangélique tzigane à
Karlsruhe, a été en 1989 à l’origine d’un Partei Bibeltreuer Christen (PBC, Parti de chrétiens
fidèles à la Bible). Ses résultats aux élections européennes ont été modestes (entre 0,1% et
0,3% des voix), mais certains de ses candidats ont réussi à obtenir jusqu’à 10% des voix à
l’occasion d’élections dans de petites localités. La Parole de Dieu contenue dans l’Ancien et
le Nouveau Testament est considérée comme normative pour la pensée et l’action du parti. Sa
compréhension des prophéties bibliques a des conséquences sur ses positions en matière de
politique étrangère : le PBC soutient ainsi Israël avec détermination (l’existence de l’Israël
moderne est considérée comme une étape nécessaire vers le retour du Christ) et s’oppose à un
gouvernement européen uni qui abolirait les souverainetés nationales (ce serait préparer une
structure propice au règne de l’Antéchrist). Selon le président du PBC, celui-ci a surtout
motivé des personnes aux convictions chrétiennes sans appartenance politique antérieure à
s’engager, rompant avec l’idée selon laquelle des chrétiens devraient plutôt se tenir à l’écart
de la politique.
Les partis à référence religieuse en Suisse
En Suisse également, l’on voit des chrétiens s’engager en politique dans le cadre de partis qui,
à un titre ou à un autre, se réfèrent aux valeurs chrétiennes. Certains de ces partis ont déjà une
longue tradition, mais d’autres sont d’origine plus récente. Trois sont issus du terreau
catholique, les deux autres sont d’origine protestante.
1. Le Parti démocrate-chrétien (PDC)existe sous ce nom depuis 1970, mais ses
origines remontent à 1882, sous différentes dénominations successives (Parti
catholique, Parti conservateur…). Il participe au gouvernement fédéral (actuellement
une conseillère fédérale) ainsi qu’à plusieurs gouvernements cantonaux. Il compte 28
élus au Conseil national (Chambre basse du Parlement suisse) et 15 au Conseil des
États (Chambre haute). Il revendique 100.000 membres, dont les orientations
politiques couvrent un spectre allant du centre gauche à des milieux conservateurs. Il a
recueilli 14,4% des voix lors des élections au Conseil national en 2003.
2. L’appellation de Parti chrétien-social (PCS) a été utilisée par plusieurs groupes,
notamment des partis cantonaux qui ont fusionné avec le Parti conservateur en 1970
pour former le PDC. Il existe aujourd’hui comme parti indépendant à l’échelle
nationale grâce à la réunion de partis chrétiens-sociaux de quelques cantons en 1997.
Il compte aujourd’hui des partis dans les cantons de Fribourg, du Jura, de Lucerne, de
Zurich et des Grisons. Il compterait 1.500 membres, avec 1 élu au Conseil national
(0,4% des voix aux élections de 2003).
3. Le Parti chrétien-conservateur (PCC, devenu en allemand Katholische Volkspartei,
KVP, en 1995)a vu le jour en 1994 à Zurich. Comme son nom le suggère, ses
membres sont principalement catholiques, soit anciens membres du PDC, soit sans
appartenance politique antérieure. Il se veut fidèle à la doctrine sociale catholique et
considère que le PDC ne peut plus réellement se prétendre parti chrétien. Le PCC est
présent dans les cantons de Zurich, de Thurgovie, d’Argovie, de Saint-Gall et de
Lucerne. Il affirme compter plus de 1.000 membres. Il n’a aucun élu au Parlement
fédéral, mais présente des candidats dans trois cantons pour les élections fédérales
d’octobre 2007.
4. Du côté protestant, le Parti évangélique (PEV) vit le jour en 1919. Il compte 15
sections cantonales et aurait environ 4.500 membres. Il occupe 3 sièges au Conseil
national, avec 2,3% des voix aux élections de 2003 : son électorat est resté
relativement stable au cours des trente dernières années. Il a pu former un groupe
parlementaire grâce à des alliances successives avec d’autres petits partis. Il se veut à
la fois chrétien et social, ses membres appartiennent souvent à l’Église réformée ou à
une Église libre.
5. Enfin, l’Union démocratique fédérale (UDF), qui retiendra notre attention est née en 1975. Elle est aujourd’hui présente pratiquement dans
toute la Suisse, avec 2 sièges au Parlement fédéral. Le PEV et l’UDF forment
ensemble un groupe parlementaire (puisque le minimum requis est de 5 élus).
Malgré sa rapide expansion ces dernières années, y compris dans des régions catholiques (et
avec certains adhérents eux-mêmes catholiques), l’UDF ne semble jusqu’à maintenant guère
avoir retenu l’attention des chercheurs. Le présent article voudrait offrir quelques
observations exploratoires sur ce parti politique, comme étude de cas et comme illustration locale de l’émergence, à travers le monde, de nouvelles formations se référant aux valeurs
chrétiennes.
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