La laïcité est devenue une idéologie fermée

13:50 - February 24, 2008
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Téhéran(IQNA)- Aïcha Al-Hejjami, professeur de droit à l’université du Maroc : "Dans le cadre de la liberté de religion, les élèves ont le droit de pratiquer et de manifester leur religion" Mme Aïcha Al-Hejjami, professeur de droit à l’université du Maroc, en marge de la Conférence des intellectuelles musulmanes, a accordé une interview exclusive à l'Agence internationale de presse coranique(IQNA), sur la question du voile et de la laïcité en France.
Q. Vous avez présenté un exposé sur le voile et la laïcité. Est-ce que vous pouvez nous donner davantage de précisions ?
R. Oui, j’ai fait une étude sur la question du voile et la nouvelle version de la laïcité en France, et sur les questions qui constituent le débat public, depuis les années 90 jusqu’en 2004.
La loi a été proposée le 15 mars 2004, mais c’est le débat qui m’a intéressé avant l’adoption de la loi, parce que dans ce débat, j’ai constaté qu’il y avait une déformation du concept de la laïcité, telle qu’elle avait été instituée par les lois de 1888 et de 1905, qui faisaient état d'une séparation entre l’état et l’église et interdisaient l'enseignement religieux dans les écoles. Elles interdisaient à l’état d'enseigner une quelconque religion et lui imposaient de rester neutre, par rapport aux religions.
Donc aucun enseignement religieux ne devait être fait à l'école. La deuxième chose est que cette neutralité est imposée à l’état qui ne doit pas manifester son attachement à une religion.
Q. Quel devoir cette loi assigne-t-elle à l’élève ?
R. L’élève a tout à fait le droit de pratiquer sa religion et de la manifester, parce que cela entre dans le cadre de la liberté de croyance. C’est cela la fameuse loi sur la laïcité de 1905 et durant tout le 20e siècle, la laïcité a été appliquée de cette manière. Les élèves avaient le droit de manifester leur religion. Il y avait le port de la croix pour les chrétiens, le port de la kippa pour les élèves de religion juive et il n’y avait aucun problème. Il y avait aussi certaines pratiques au sein de l’école laïque, qui par exemple, permettaient aux enfants de religion juive de manger kascher. L’école permettait à ces enfants de demander dans les cantines, un repas kascher. C’était considéré comme un respect pour la religion de l’élève.
Tout cela a duré pendant un siècle. Lorsque l’islam a commencé à se manifester par le voile, porté par des élèves musulmanes, l’état a pris une autre position. D’abord il y a eu l’expulsion de ces jeunes filles de l’école. On leur a empêché d'entrer à l’école, lors une affaire très connue à Créteil, et le Conseil d’état qui est la plus haute juridiction administrative, a déclaré dans un avis consultatif, que le voile n’était pas contraire à la laïcité et que les jeunes filles pouvaient le porter parce que cela faisait partie de la liberté de croyance et de la liberté de manifester sa foi en une religion, dans l’espace publique et à l’école.
Q. Comment se fait-il que la loi sur l’interdiction du voile ait été approuvée ?
R. La question a été politisée. Il y a eu les élections et une concurrence entre les partis, pour montrer qui était le plus nationaliste, et à ce moment-là la loi a été adoptée.
Mais avant la loi, le Président de la République avait demandé une commission de sages pour réfléchir sur la question du voile, mais déjà dans cette commission, ils n’étaient pas impartiaux car la majorité des membres de la commission étaient contre le voile. Parmi les gens qui ont été auditionnés, sur 150 personnes, se trouvait seulement deux jeunes filles voilées. Cela montre que cette commission n'était pas impartiale. De plus dans la commission, personne ne connaissait vraiment la religion musulmane. A part le professeur Mohammad Arkoun, les autres membres n’avaient aucune connaissance de la religion musulmane et de la signification du voile. Ils ont donné un avis au Président de la République dans lequel ils disaient qu’il fallait interdire tous les signes ostensibles d’appartenance religieuse à l’école, ils ont parlé de la croix, de l’étoile de David et du foulard.
Ils ont même parlé d'une chose que je trouve aberrante : la main de Fatima qui n’est pas un signe religieux mais simplement du charlatanisme.
Q. Mais est-ce que le voile, qui est recommandé dans l’Islam, doit être placé au même rang que la croix ou l’étoile de David ?
R. Cette commission ne savait pas ce que voulait dire le voile en Islam et ils ont considéré le voile comme un signe religieux. Or ce n’est pas un signe, c’est une prescription coranique. On ne peut pas mettre sur le même plan, le voile et la croix, parce que le port de la croix n’est pas recommandé par le Christianisme et que le port de l’étoile de David n’est pas recommandé par la religion juive, alors que le voile pour les musulmanes croyantes et pratiquantes, représente une prescription religieuse, et donc à partir de ce moment-là, il y a une sorte de viol sacré dans l’interdiction du voile.
On a dit que le voile symbolisait la domination masculine sur la femme et qu’il portait atteinte au principe de l’égalité. Or l’école laïque, l’état laïc n’ont pas le droit d’interpréter un signe ou une prescription religieuse, c’est une ingérence dans la religion qui est interdite par la loi de 1905.
Q. Quelle conclusion tirez-vous dans votre exposé ?
R. La conclusion de mon travail est que la laïcité qui était une idée sur laquelle s’est fondée la République française, est devenue une idéologie. Elle est devenue un laïcisme, c’est-à-dire une idéologie fermée et une grille de lecture pour tous les phénomènes sociaux, et en cela, l’état n'a pas respecté son devoir de neutralité et est passé à un rôle d’intervention dans le religieux et dans les affaires privées.
En faisant passer cette loi, l’état a failli à son devoir d’assurer l’instruction de tous les enfants de la République. Ces jeunes filles sont des citoyens comme tous les citoyens français, donc en leur interdisant d'entrer à l’école avec le voile, l’état les oblige à faire un choix : soit, elles enlèvent le voile à l’école, ce qui crée un déséquilibre chez ces filles, entre leur conviction et leur pratique ce qui est très néfaste pour leur équilibre psychologique, soit, elles quittent l’école pour garder le voile qu’elles portent par conviction.
Je parle surtout des jeunes filles qui le portent par conviction, je ne parle pas des jeunes filles à qui on a imposé le voile, parce que je suis contre le fait d’imposer le voile, comme je suis contre le fait de l’interdire.
Si une jeune fille choisit la deuxième solution et quitte l’école, elle se trouve alors privée de l’instruction que l’état doit assurer à tous les citoyens, de manière égale. A partir de ces critères je trouve qu'il est aberrant et regrettable que l’état français ait adopté cette loi qui dénature la véritable laïcité qui permettait à toutes les religions de vivre dans la République, sur le même pied d’égalité.
Q. Est-ce que l’approbation de cette loi peut avoir un impact sur les autres pays ?
R. Bien sûr, le phénomène s’élargit : La Belgique se dirige vers une même adoption. Certains pays dans lesquels la question ne s’était jamais posée, comme au Canada, commence à y réfléchir. J'estime que cela porte atteinte aux droits de l’homme et aux libertés individuelles, dans la mesure où l’état n’a pas le droit d’imposer à quiconque comment il doit s’habiller.
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