Musulmans prêts à faire une croix sur le minaret

11:35 - September 28, 2008
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Suisse(IQNA)- Le peuple devra se prononcer sur l’initiative antiminarets; Le texte a déjà fait grand bruit, mais qu’en pensent les principaux intéressés? Réponses de musulmans de la mosquée de Genève et du Centre islamique de Lausanne.
L'incompréhension. Sans animosité, mais presque avec incrédulité. C’est le sentiment qui domine face à l’initiative antiminarets au Centre islamique de Lausanne. Avant le repas de rupture du jeûne – ramadan oblige –, parmi le va-et-vient vers la salle de prières, les hommes se plient volontiers aux questions. Sauf, bien entendu, ceux qui sont en retard pour leurs oraisons.
L’initiative suscite parfois un «sentiment désagréable», voire de la douleur. «Ça me fait un peu mal», avoue le Camerounais Idriss, 30 ans. Mais quelques-uns restent indifférents, comme Hadi, 49 ans, d’origine cambodgienne, en Suisse depuis trente-cinq ans et converti à l’islam depuis vingt-deux ans: «Cette initiative ne me fait ni chaud ni froid.»
En cela, Hadi est proche des musulmans interrogés devant la mosquée de Genève. L’édifice, qui se fond dans le paysage, sert 700 repas chaque soir pendant le ramadan. D’où des visiteurs bigarrés. Qui balaient en riant l’initiative comme un «faux problème».
Mais ne serait-ce pas parce que leur centre possède déjà son minaret, et ce depuis 1975? «Non, pas besoin de minaret pour prier. L’objet architectural n’a aucune incidence sur notre foi, qui se trouve dans notre cœur» est la réponse qui fait l’unanimité, et ce d’ailleurs aussi bien au bout du lac que dans la capitale vaudoise.
Seul Mourad, 45 ans, soulève une autre explication au «désintérêt» général pour l’initiative: «Nous ne donnons pas d’importance à ce texte pour ne pas créer de problème. Pour ne pas offenser les Suisses non musulmans. De même que nous ne vous demanderons pas de mettre un voile pour rentrer dans notre centre.»
Cette ouverture qu’ils prônent les fait dénoncer l’argument de réciprocité, souvent mis en avant dans le débat sur les minarets. «En Tunisie ou en Syrie où j’ai étudié, cela ne m’est jamais venu à l’esprit de m’élever contre les cloches des églises! Et les peuples de ces pays n’y pensent pas non plus!» insiste Wahid, 50 ans, qui essaie de faire reconnaître en Suisse sa formation de juriste tout en pratiquant dans l’intervalle le métier d’apiculteur.
«C’est la démagogie du bla-bla»: beaucoup de croyants dénoncent «la dimension électoraliste de l’initiative, qui joue sur les peurs au lieu d’essayer de comprendre ce qu’est l’islam» et stigmatise une catégorie de croyants.
G., 41 ans, d’origine suisse alémanique, refuse de révéler son prénom parce que «la religion relève de la sphère privée» et qu’il ne souhaite pas que ses collègues de travail apprennent qu’il est musulman. «Les tenants de l’initiative assimilent l’islam aux Arabes et aux requérants d’asile, estime-t-il. Pour eux, qu’un Suisse comme moi se soit converti est incompréhensible. Je votais UDC et il y a encore des choses qui me plaisent dans le discours de ce parti. Mais sur certains points, il va trop loin.»
«Moi aussi je suis «Suisse de souche» et ils ne peuvent donc pas me foutre dehors!» renchérit Christophe, 42 ans, converti depuis 1995. Autre Suisse «depuis toujours», Jérôme, 39 ans, ingénieur civil converti depuis quinze ans, s’étonne: «Mettre dans la Constitution un article qui concerne la police des constructions est un abus de notre démocratie semi-directe, qui n’est pas faite pour régler ses comptes avec telle ou telle communauté.»
Wahid, justement, a foi dans le système suisse: «C’est exclu que l’initiative passe, car le peuple suisse est un peuple de paix qui n’acceptera pas ce système de guerre.»
«J’espère qu’en tant que musulmans nous profiterons de l’initiative pour sortir du bois et montrer notre visage, qui n’est pas mauvais et extrémiste, contrairement à ce que l’on voudrait faire croire», conclut, dans le même élan d’optimisme, Jérôme.
«Le fait d’avoir des minarets sur nos lieux de prière n’est pas prioritaire, affirme Adel Mejri, président de la Ligue des musulmans de Suisse. La preuve: il y a environ 130 à 140 centres islamiques sans minarets en Suisse, contre seulement deux mosquées avec.»
C’est que l’islam n’impose pas le minaret, qui n’est en aucun cas sacralisé. «Même dans les pays musulmans, le minaret n’est pas toujours présent dans les villes, sauf sur les grandes mosquées, symboles de beauté et de pouvoir comme ont pu l’être nos cathédrales, explique Stéphane Lathion, historien et chercheur au Groupe de
recherche sur l’islam en Suisse (GRIS). Historiquement, il servait à situer le lieu de culte, comme nos clochers.» L’autre fonction pratique étant l’appel à la prière. «Mais qui peut tout aussi bien se faire depuis le perron de l’entrée du lieu de culte.»
En dernier lieu, il ne faut pas oublier la dimension de mémoire ou d’affectivité: «Le minaret aide certaines personnes à identifier le lieu qu’elles voient comme étant bel et bien une mosquée. Dans une dynamique d’exil ou d’immigration, il peut être rassurant de penser: «Cela ressemble au pays que j’ai quitté.»
Source: tdg.ch
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