-Vous êtes interdit d'entrée aux Etats-Unis. Est-ce que depuis jeudi, vous avez l'espoir de pouvoir vite y remettre un pied?
-Je sais que des discussions à mon sujet ont tout dernièrement eu lieu à haut niveau et qu'un dialogue a été instauré. Je suis en contact permanent avec la réalité américaine par le biais de vidéoconférences ou coups de fil et c'est vrai que j'aimerais pouvoir y retourner pour faire des conférences et échanger.
-Le monde musulman a salué le discours d'Obama, tout en soulignant qu'il ne se contenterait pas de paroles. Vous êtes aussi «déçu en bien»?
-Il demeure énormément de méfiance envers les Etats-Unis. Il y a déjà eu beaucoup de belles paroles et peu d'actes. Mais Barack Obama a un passif positif en termes de personnalité. Son discours était empathique et positif, mais l'attente d'actions va bien au-delà de la symbolique.
-Quand vous parlez de passif, vous pensez à son deuxième prénom, Hussein?
-Non. Les huit ans de présidence de Bush ont été un désastre pour l'image des Etats-Unis. Mais à présent, nous sommes face à un président aux origines multiculturelles qui symbolise le renouveau de l'histoire américaine. Ça compte et on ne peut pas nier tout cela.
-Est-ce que le seul fait que le président se soit ainsi adressé au monde musulman n'est pas plus important que le fond de son discours?
-C'est vrai. Ce discours est déjà un acte politique à lui tout seul. C'est une première étape de changement. Mais sur le fond, il est tout de même parvenu à éviter les pièges cruciaux comme l'antagonisme entre le nous et le vous. Il a parlé des Américains musulmans et des sociétés à majorité musulmane de façon inclusive.
-Mais vous êtes carrément sous le charme là...
-Non. Je sais simplement reconnaître la pertinence de son propos. Il faut savoir prendre les gens au mot et sortir de la simple émotivité naïve qui nuit à la nécessité intellectuelle du débat. Mais il y a des points où je ne suis pas d'accord avec ce qu'il a dit.
-Comme?
-Comme lorsqu'il a justifié les bombardements sur l'Afghanistan au lendemain du 11 septembre alors que ce pays n'a pas choisi les talibans. Pareil pour l'Irak où l'on passe complètement sous silence un passif critique important. Aujourd'hui c'est la guerre, mais auparavant il y a aussi eu dix ans de boycott et 500 à 700 millions de personnes sont mortes. Sans parler du fait qu'il n'a pas eu un mot sur Gaza après une offensive qui a tué près de 1400 civils.
-Il a pourtant abordé le conflit israélo-palestinien. Aurait-il dû aller plus loin?
-Il ne peut tout simplement pas aller plus loin sur ce sujet. Il est pieds et poings liés, surtout en début de législature. C'est vrai que nous avons entendu jeudi de nouveaux mots comme «colonisation», mais je n'ai pas la naïveté de penser qu'il pourra changer la situation, ne serait-ce que par égard pour ceux qui l'ont élu. On sait très bien qu'on ne devient pas président des Etats-Unis sans l'appui de certaines grandes multinationales et de certains lobbies.
-L'Amérique a tendu une main au monde musulman. La Suisse, elle, donne un signal de repli avec l'initiative contre les minarets. On vous apostrophe à ce sujet?
-Bien sûr. On me demande ce qui se passe et si les Suisses ne sont pas devenus fous.
-Et qu'est-ce que vous répondez?!
-Que l'Europe et la Suisse se trouvent dans une situation périlleuse. On va s'en rendre compte aujourd'hui avec les élections européennes et la montée en puissance des partis d'extrême droite ou de leur rhétorique dans plusieurs pays. L'Europe vit une tension entre sa survie économique qui nécessite des immigrés et ses peurs culturelles. On voit partout arriver des personnes qui viennent de Turquie, de Bosnie ou d'Afrique du Nord et ces personnes sont majoritairement musulmanes. Ces populations deviennent visibles et comme à l'époque de l'arrivée des Italiens en Suisse, on a peur de l'étranger. On se replie sur la sécurité pour se protéger de l'extérieur et sur le populisme pour attirer des électeurs à l'intérieur.
Source: Lematin