Rohingyas : une minorité musulmane victime de ségrégation

15:09 - May 20, 2013
Code de l'info: 2535958
Rohingyas(IQNA)- Les quelque 800.000 Rohingya présents en Birmanie, pays à majorité bouddhiste, sont officiellement apatrides, le gouvernement les considérant comme des immigrés clandestins originaires du Bangladesh. Une loi sur la citoyennetéen 1982 a exclu les Rohingya des 135 groupes ethniques reconnus dans le pays, leur refusant la citoyenneté birmane et en faisant de facto des apatrides.
Faisant écho à ce qui s'est passé dans les Balkans après le démantèlement de la Yougoslavie communiste, la fin du régime autoritaire en Birmanie laisse libre cours à la haine ethnique entre la minorité musulmane Rohingya et les Rakhine bouddhistes.
Mordu par un chien enragé il y a un mois, un adolescent de 16 ans de confession musulmane agonise, faute de traitement, sur une table métallique.
Des soins rapides auraient pu sauver Waadulae, mais il n'y a plus de médecins, ni d'antalgiques, ni de vaccins, dans l'hôpital de fortune où il a été admis près de Sittwe, capitale de l'Etat de Rakhine, sur la côte ouest de la Birmanie.
"Tout ce que nous pouvons lui donner, ce sont des sédatifs", dit Maung Maung Hla, un ancien responsable du ministère de la Santé, de confession musulmane, qui soigne environ 150 patients par jour bien qu'il ne possède pas de formation médicale.
Cet hôpital est une des rares antennes médicales habilitée à s'occuper des 85.300 réfugiés de la région, en majorité d'ethnie Rohingya. La plupart d'entre eux ont été installés dans des camps, depuis les violences qui ont fait 192 morts et 140.000 déplacés en juin et en octobre derniers entre l'ethnie Rohingya et les Rakhine.
Les quelque 800.000 Rohingya présents en Birmanie, pays à majorité bouddhiste, sont officiellement apatrides, le gouvernement les considérant comme des immigrés clandestins originaires du Bangladesh.
Face cachée de la transition
Ces camps jonchés d'ordures dans l'Etat de Rakhine sont la face cachée de la transition démocratique en Birmanie, où la majorité bouddhiste est aujourd'hui accusée de mener une politique de discrimination ethnique systématique à l'encontre de la minorité musulmane Rohingya.
Loin de s'apaiser, les violences anti-musulmanes déclenchées l'an dernier se sont poursuivies cette année, encouragées par des moines bouddhistes. Elles ont fait 44 morts en mars à Meikhtila, dans le centre du pays. En avril et en mai, des bandes de voyous de confession bouddhiste ont détruit des mosquées et des centaines de maisons de musulmans non loin de Rangoun, la première ville du pays.
Face à ces violences, le président Thein Sein, ancien général à l'origine de la transition démocratique, a déclaré le 6 mai que son gouvernement était engagé dans la création d'une "société pacifique et harmonieuse dans l'Etat de Rakhine".
C'est dans cet Etat, l'une des régions les plus pauvres du sud-est asiatique, et en particulier à Sittwe, que la brutalité de la politique de discrimination raciale à l'oeuvre contre les musulmans, qui représentent 5% de la population, se fait sans doute le plus douloureusement sentir.
Les campements d'urgence mis en place l'an dernier pour accueillir les Rohingya sont devenus permanents, et s'apparentent à des ghettos, voire à des prisons. Les musulmans qui s'y entassent ne sont de fait plus autorisés à quitter les lieux, et reçoivent des menaces armées s'ils n'obéissent pas.
Les organisations de défense des droits de l'homme dénoncent l'existence d'une "police" redoutée des Rohingya, les Nasaka, composée de policiers, de soldats, d'agents des douanes et de l'immigration, qui contrôlent le moindre aspect de leur vie, de leur liberté de circuler jusqu'à celle de se marier, et sont soupçonnés de violations des droits de l'homme.
A contrario, les 4.080 Rakhine bouddhistes déplacés dans la région reçoivent un tout autre traitement. Ils peuvent se déplacer librement, travailler à Sittwe, emménager avec des parents dans des villages voisins et reconstruire leurs maisons, avec l'aide d'hommes d'affaires birmans.
Ségrégation raciale
Dans le centre de Sittwe, les Rakhine bouddhistes et les responsables locaux exultent après ce qu'ils considèrent comme une victoire chèrement acquise : celle d'avoir vidé les rues de la ville de ses musulmans.
Sittwe comptait près de 73.000 musulmans, soit près de la moitié de la population, avant les violences ethniques de 2012. Elle en compte aujourd'hui moins de 5.000.
Le dernier quartier encore dominé par des musulmans, Aung Mingalar, est verrouillé par la police et l'armée, qui patrouillent dans les rues qui le relient au reste de la ville. Malgré l'interdiction de s'y rendre réservée habituellement aux journalistes étrangers, Reuters a pu y pénétrer.
Les musulmans ne peuvent en sortir sans l'autorisation écrite des autorités bouddhistes, ce qui, de leur avis, est presque impossible à obtenir, et les barricades métalliques surmontées de barbelés ne s'ouvrent que pour les Rakhine.
Les rues quasi désertes sont flanquées de boutiques restées portes closes. De l'autre côté de la rue, les Rakhine bouddhistes se réjouissent de cette politique ségrégation.
"Je n'ai pas confiance en eux. Ils ne sont pas honnêtes", confie Khin Mya, 63 ans, qui tient un magasin général dans la principale rue de Sittwe. "Les musulmans ont le sang chaud, ils aiment se battre, soit contre nous, soit entre eux."
Pour Ei Mon Kyaw, 19 ans, qui vend des noix d'arec et du tabac à chiquer, les musulmans sont "vraiment sales", ajoutant "Il vaut mieux que nous vivions séparés".
Nettoyage ethnique
Win Myaing, porte-parole de l'Etat et de confession bouddhiste, explique que les musulmans assiégés de Aung Mingalar n'ont pas le droit de parler aux médias "parce qu'ils mentent tous".
Il dément l'accusation soulevée par l'organisation Human Rights Watch selon laquelle le gouvernement aurait engagé un nettoyage ethnique. "Comment peut-on parler de nettoyage ethnique ? Ils ne sont pas un groupe ethnique", dit-il dans son bureau de Sittwe.
Ses commentaires font écho aux débats historiques sur l'origine des quelque 800.000 Rohingya musulmans, qui revendiquent une descendance séculaire dans l'Etat de Rakhine alors que le gouvernement les considère comme des immigrés musulmans originaires du nord du Bangladesh voisin.
En 1982, une loi sur la citoyenneté a exclu les Rohingya des 135 groupes ethniques reconnus dans le pays, leur refusant la citoyenneté birmane et en faisant de facto des apatrides.
Le Bangladesh les renie également et refuse depuis 1992 de leur accorder le statut de réfugié.
Autant de facteurs qui ont accéléré leur exode par bateau.
D'octobre à mars, près de 25.000 Rohingya ont quitté la Birmanie, soit le double de l'année précédente, selon l'organisation de défense des droits des Rohingya Arakan Project, pour qui les problèmes de l'Etat de Rakhine sont en train de se régionaliser.
Source: zaman
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