C’est un labo. Un microcosme. Une mosaïque de nationalités, de
cultures, de religions sur à peine plus de 5 km²… C’est aussi, depuis le
3 novembre dernier, la première ville des Etats-Unis à avoir élu un
conseil municipal composé en majorité de musulmans. Si elle mettait un
panneau à l’entrée de ses limites, cette petite ville de 22.000
habitants nichée au nord de Detroit pourrait écrire : "Hamtramck – sa
statue de Jean-Paul II, ses 8 mosquées, ses 27 langages parlés à
l’école". Et la plupart des habitants ne broncheraient pas. Beaucoup
seraient même fiers : leur ville a toujours été tranquille et diverse,
elle ne va pas se mettre à changer.
Fox News rapplique ventre à terre
Dans
sa boutique de vêtements et objets vintage tout droit sortis d’un conte
de Noël, Karen Majewski reçoit les journalistes d’un air blasé. Madame
le maire a déjà vécu l’excitation médiatique, en 2004, quand sa ville a
réglementé les appels à la prière par haut-parleur d’une mosquée locale.
Les
mosquées avaient déjà ce droit", explique-t-elle, "il s’agissait
simplement de le codifier. Je n’avais jamais pensé que cela provoquerait
un tel débat".
Les islamophobes débarquent des Etats voisins avec
leurs T-Shirts "Allah n’est pas Dieu", "Fox News" rapplique ventre à
terre… Peine perdue. Le conseil vote à l’unanimité l’ordonnance cadrant
les appels à la prière, vote confirmé quelques semaines plus tard par un
référendum local.
Mais cette fois, c’est différent. Il flotte dans
l’air un parfum toxique de haine, de méfiance généralisée à l’endroit de
ces musulmans qui ont fait du Michigan et de la région de Detroit leur
point d’ancrage favori. Le 6 novembre, trois jours après cette élection
municipale qui a fait entrer la ville dans l’histoire, le gouverneur
républicain du Michigan se rend justement à Hamtramck pour inaugurer
"BanglaTown", le quartier bangladeshi de Hamtramck. Rick Snyder, ce
jour-là, professe son amour du melting pot : "La diversité est une force
positive", "nous pouvons apprendre les uns des autres et croître
ensemble", "je suis le gouverneur le plus pro-immigration de tout le
pays" ! Une semaine plus tard, les terroristes mettent Paris à feu et à
sang et Rick Snyder vire sa cuti sans hésiter, devenant le premier
gouverneur à demander l’arrêt complet de l’accueil des réfugiés syriens…
Mais
en réalité, une peur sourde a commencé à suinter quelques mois plus
tôt, avec la logorrhée islamophobe des candidats républicains. Dawud
Walid, un activiste des droits civiques local respecté, confie alors à
une amie : "J’ai peur. Je n’ai jamais vécu une période si sombre en
Amérique, je ne pensais pas qu’on en arriverait là". C’était avant les
attaques de Paris, avant la tuerie de San Bernardino, avant l'énormité
de Donald Trump, suggérant de fermer les frontières aux musulmans...
Hamtramck
a peur, mais pas plus que cela. Quand on demande à Masud Khan, l’un des
leaders de la mosquée qui avait demandé l’autorisation de diffuser les
appels à la prière en 2004, le Bangladeshi hausse les épaules, fataliste
:
Une tuerie contre des musulmans ? Comment voulez-vous empêcher un truc pareil ?".
Il
préfère revenir sur la controverse de l’appel à la prière : "A
l’époque, des personnes âgées polonaises s’étaient plaintes du bruit.
Nous nous sommes arrangés et depuis, personne n’a jamais protesté".
Le
genre de propos qui n’est pas rare, à Hamtramck. Oui, il y a des
tensions, des habitants se plaignent d’être dérangés par l’appel à la
prière venant d’autres mosquées, cinq fois par jour. Susan Dunn,
candidate à la dernière municipale, nous passe un enregistrement pris
depuis sa maison, où l’on entend clairement l’appel du muezzin. "On leur
demande de baisser le volume, ils le font pendant un temps et puis ça
recommence", dit-elle, clairement excédée. Mike Bugaj, un vétéran de
l’Armée qui a quitté Hamtramck en 1972 pour retrouver en 1995 une ville
"complètement changée", avoue être parfois réveillé par l’appel à la
prière : "Je préférerais les cloches, elles au moins n‘ont pas de
haut-parleurs". Mais Mike dit cela calmement, sans exiger l’arrêt de ces
appels, et Susan demande simplement qu’on en contrôle le volume. Et au
final, elle n’a pas été élue conseillère municipale.
Une ville multiculturelle
D’autres,
au contraire, recherchent ces manifestations de cultures différentes.
"Si vous êtes le genre de personne qui n’est pas à l’aise avec les
changements qui se produisent dans la ville, alors l’appel à la prière
risque de vous irriter", note Sally Howell, une professeur de
l’université du Michigan qui a écrit plusieurs livres sur les
communautés musulmanes de la région et les connaît sur le bout des
doigts. "Mais beaucoup de gens ont choisi de vivre à Hamtramck
précisément à cause de sa diversité, et pour eux l’appel à la prière est
le signe d’une ville multiculturelle". Rebecca Smith, une rouquine
souriante, est l’une de ces hipsters (bobos) qui apportent un sang neuf à
la ville. Avec son mari, elle a quitté il y a six ans Savannah, une
ville bien blanche de Géorgie, "parce que nous voulions vivre dans une
cité diverse", dit-elle.
Rebecca a fait mieux : elle a transformé son
hobby, la fabrication de sacs très "hip", en une PME employant une
quinzaine de femmes musulmanes de Hamtramck. "J’ai commencé avec une
copine yéménite qui savait coudre. Six mois après, elle m’a montré le
lit superposé pour ses enfants qu’elle avait pu s’acheter grâce à son
travail. Cela a été le déclic, j’ai décidé de lancer un vrai business".
Bobos, Arabes (24%, essentiellement yéménites), Bangladeshis (15%),
Polonais (12%), Yougoslaves (6%, surtout bosniaques), Afro-Américains
(15%)… Tous se mélangent, et d’une façon étonnante : quelques quartiers
voient certes telle ou telle ethnie dominer mais, dans l’ensemble, la
petite ville est un patchwork de cultures et de nationalités.
Et pour
ceux qui prétendent que les musulmans ne se laissent pas facilement
assimiler, Karen Majewski a une mauvaise nouvelle : ce n’est pas vrai.
"Il se produit exactement la même chose qu’avec les Polonais, des années
plus tôt : les gens deviennent plus prospères et déménagent vers le
nord de Detroit, dans les mêmes banlieues que celles où avaient migré
les Polonais. Le processus d’entrée dans la vie américaine est le même".
Sally Howell est persuadée que l’assimilation touche aussi les femmes
arabes de Hamtramck : "Les Yéménites sont plutôt conservateurs, et ils
cherchent à reproduire un espace moral dans leur quartier, où les
restaurants ne vendent pas d’alcool. Dans cet espace, les femmes portent
le niqab. Mais lorsqu'il qu’il s’agit d’aller faire leurs courses en
banlieue",
beaucoup enlèvent le voile dès qu’elles sont en voiture, autrement elles attireraient l’attention sur elles".
Au
bout du compte, Sally retrouve parmi ses élèves, sur les bancs de la
fac, certaines de ces femmes ou leurs filles… sans voile.
De l’avis
quasi-général, les immigrants ont un effet positif sur une agglomération
de Detroit littéralement sinistrée par la désindustrialisation.
Hamtramck est l’une des villes les plus pauvres de la métropole, avec
des finances publiques perpétuellement au bord de la faillite, et
pourtant, on y trouve peu de logements abandonnés. "Il s’agit
d’immigrants, qui bossent comme des dingues et travaillent souvent au
noir", note Taddeus Radizlowski, président du Piast Institute.
Les
maisons désertées par les Polonais, qui s’étaient installés en même
temps que les usines automobiles, sont idéales pour les immigrants, avec
leurs deux étages (un pour les parents, un pour les enfants mariés au
premier). "Les deux-tiers des Bangladeshis sont propriétaires de leur
logement", note Radizlowski. "Mieux : 70% des enfants de la ville vivent
dans des familles biparentales". "On a même vu, il y a quelques années,
les municipalités voisines de Hamtramck et Highland Park se lancer dans
une compétition pour que les familles musulmanes envoient leurs enfants
dans leurs écoles", raconte Sally Howell : "Les deux districts
scolaires voulaient ces enfants, parce qu’ils apportaient de la
stabilité dans leur communauté".
Personne, en réalité, ne peut
vraiment dire pourquoi le melting pot de Hamtramck se fait avec aussi
peu de frictions, dans une région à ce point dévastée. Ce n’est pas
qu’une affaire d’intégration économique. Même ceux qui, comme Susan
Dunn, regardent d’un œil critique l’oppression des femmes portant le
voile intégral, ou l’incapacité de certains immigrés à soigner le
sacro-saint gazon américain, restent malgré tout très fiers de leur
petite ville. La taille joue sûrement en faveur de Hamtramck, son ADN de
ville ouverte aux nouvelles populations aussi. Mais l’assimilation des
musulmans de Dearborn, à un quart d’heure à l’ouest, se fait elle aussi
sans histoire, alors qu’ils sont quatre fois plus nombreux. "Les
communautés ont leurs propres magasins, leurs institutions à elles, leur
cultures", explique Karen Majewski. "Dans la vie intime, les gens ont
tendance à rester à l’intérieur de leur groupe. Mais tout change avec la
deuxième génération".
Des élus pour tous les citoyens
Rien
n’est jamais définitivement gagné, bien entendu, et une attaque armée
contre l’une de ces communautés pourrait mettre le feu aux poudres. Au
lendemain de la municipale du 3 novembre, qui a élu 4 conseillers
musulmans sur 6, certains habitants se sont émus : les fêtes polonaises
allaient-elles être maintenues ? La charia serait-elle appliquée ? Les
bars allaient-ils devoir fermer, dans cette ville qui en a compté
jusqu’à 250, un record pour le Michigan ? Mike Bugaj, le vétéran de
l’armée, a un message pour les nouveaux conseillers municipaux :
"Maintenant que vous êtes élus, vous représentez tous les citoyens".
"Des gens se sont inquiétés", confie Taddeus Radizlowski. "On les a
rassurés".
Dans son bureau qui jouxte la mosquée Al-Ilah, sur Caniff
Avenue, Masud Khan fait une pause quand on lui demande s’il pense que le
prochain maire sera musulman. "Peut-être. Je n’en sais rien. Cela n’a
aucune importance".
nouvelobs