Plusieurs grands principes régissent la finance islamique, dont l’interdit de la spéculation et de l’utilisation du hasard. La manière d’interpréter ces lignes directrices dépend de la région du globe à considérer, de la Malaisie aux pays du Golfe en passant par le Pakistan.
«Il y a, néanmoins, plusieurs constantes, comme l’impossibilité de financer des activités impliquant de l’alcool, des produits dérivés de porc, des jeux de chance ou de casino», cadre Eleanor de Rosmorduc, senior adviser spécialisée en finance islamique chezLuxembourg for Finance, soutien de l’IFN Forum dédié à la finance islamique et ce, depuis la première édition.
«D'une certaine mesure, la finance islamique reste très régionale et domestique», contextualise Tom Theobald, directeur général adjoint de Luxembourg for Finance. «Chaque marché est différent. En Europe, il y a vingt millions de musulmans, le potentiel de développement est de taille. Sans compter tous les clients traditionnels qui valorisent une approche socialement responsable.»
La finance islamique doit être présente de haut en bas.Eleanor de Rosmorduc, Luxembourg for Finance
Ainsi, selon les régions et la vision de l’islam, le niveau de tolérance est variable, ce qui implique que certains fonds soient présents sur certains marchés, et pas sur d’autres. «Dans tous les cas, la finance islamique doit être présente de haut en bas. Les projets eux-mêmes doivent être conformes à la charia», poursuit la spécialiste.
Valeurs coraniquesLes chercheurs de la charia jouent un rôle important dans la finance islamique, en s’assurant que les produits soient conformes à la loi coranique. Sur le plan des fonds d’investissements, un «charia board» est généralement nommé. Un de ses rôles est de gérer ce qu’on appelle un processus de purification: quand des profits sont engrangés grâce à des activités non conformes aux préceptes islamiques, par exemple liés à la vente d’alcool dans un supermarché ou un hôtel, ce board choisi de les distribuer à un organe de charité.
Les banques proposent une fenêtre de finance islamique.Eleanor de Rosmorduc, Luxembourg for Finance
Parmi les produits répandus, le «sukuk», un titre financier islamique peut être vu comme l’équivalent de nos obligations, le versement d’intérêt classique en moins. Un «takaful» est un contrat d’assurance compatible avec la loi coranique. Le concept peut être comparé à l’assurance coopérative existant dans la finance traditionnelle.
S’il n’y a pas encore de banque islamique au Luxembourg, la plupart des acteurs locaux - banques, sociétés de gestion de fonds, gestionnaires d'actifs, family offices, cabinets juridiques et consultants - ont développé une expertise dans la finance islamique. Et Eleanor de Rosmorduc de constater: «À l'heure actuelle, les fonds islamiques basés au Luxembourg détiennent leurs comptes dans des banques classiques avec un service bancaire conforme à la charia, connu sous le nom de fenêtre de finance islamique.»
L’opportunité de gagner existe des deux côtés.Tom Theobald, Luxembourg for Finance
Pour Tom Theobald, deux aspects de la finance islamique sont particulièrement intéressants, notamment pour leur côté responsable et fair-play: «Il s’agit d’une finance participative. Le profit est partagé et redistribué», partage-t-il. «L’opportunité de gagner existe des deux côtés. Ensuite, il s’agit d’une finance 'asset based', c’est à dire qu’on a un actif sous-jacent tangible et concret.»
Comme toute forme de spéculation n’est pas autorisée, on alimente l’économie réelle, par exemple avec des projets immobiliers. «Dans le cas de venture capital, le risque comme le profit sont partagés. On équilibre les résultats afin que tout le monde bénéficie des gains», le rejoint Eleanor de Rosmorduc. «Il faut également avoir un impact sur la communauté.»
Le Luxembourg s’est fait un nom dans le monde islamique.Tom Theobald, Luxembourg for Finance
L’intérêt du Luxembourg pour les produits d’investissement et d’épargne islamique n’est pas neuf et remonte aux années 1970. Plusieurs étapes marquent ce développement au long cours, dont la première compagnie d’assurance conforme à la charia établie en 1983 ou l’intégration de la Banque centrale auréseau IFSB (Islamic Financial Services Board) en 2011. «Le Luxembourg s’est fait un nom dans le monde islamique, notamment grâce à l’attitude proactive et accueillante de son gouvernement», note Tom Theobald.
Hub transfrontalierLe Grand-Duché se positionne, actuellement, comme le plus important domicile européen de fonds d’investissement islamiques. Il occupe la troisième place au niveau mondial.
De l’autre côté du spectre, la Place est un distributeur de fonds majeur au Moyen-Orient. La grande majorité de ceux-ci sont des fonds conventionnels. D’après le PwC Global Fund Distribution chart de 2015, sur les 965 fonds d’investissements étrangers enregistrés, 87% soit 838 étaient domiciliés au Luxembourg, tout comme 67% de tous les fonds transfrontaliers à l’échelle globale. La Bourse, qui était la première bourse européenne à lister un sukuk en 2002, est un des acteurs les plus actifs. Elle en liste aujourd’hui une vingtaine pour un total de 9,5 milliards de dollars, ainsi qu’une cinquantaine de fonds conformes à la charia.
La Place pourrait jouer davantage le rôle de hub.Tom Theobald, Luxembourg for Finance
Parmi les acteurs luxembourgeois, Bil, KBL, HSBC, ou encore BGL BNP Paribas s’y intéressent tous de près ou de loin. L’Alfi dispose d’un groupe de travail aux Émirats et Luxembourg for Finance a signé des MoU (Memoranda of Understanding) avec les Places de Dubai et d’Abu Dhabi.
Concernant les pistes de développement futures, la finance islamique made in Luxembourg pourrait davantage jouer la carte transfrontalière. «Comme pour les banques chinoises ou suisses, la Place pourrait jouer davantage le rôle de hub permettant d’accéder à toute l’Europe», affirme Tom Theobald. «Elle a tous les outils et le cadre réglementaire adapté pour le faire. Le volet crowdfunding pourrait également se développer davantage, notamment sous l’angle de finance participative. Enfin, l’expertise du Luxembourg dans le domaine de la finance socialement responsable pourrait servir de levier pour élargir la base d’investisseurs potentiels.»
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