La bataille silencieuse et académique d’Israël pour connaître et contenir le chiisme

18:14 - January 06, 2026
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IQNA- Les études sur le chiisme constituent aujourd’hui un champ académique développé dans de nombreuses universités à travers le monde.

Parmi ces centres de recherche figurent également des universités situées dans les territoires palestiniens occupés par Israël, où la chiologie (shi‘a studies) est intégrée à des programmes universitaires structurés.

Selon Ali Maroufi Arani, chercheur spécialisé dans le sionisme et le judaïsme, ces recherches ne relèvent pas uniquement d’une curiosité scientifique neutre, mais s’inscrivent dans une stratégie politique, sécuritaire et géopolitique plus large.

Dans cette perspective, le chiisme est perçu par les cercles dirigeants israéliens comme un facteur majeur de résistance, notamment à travers l’Iran chiite, considéré comme l’ennemi stratégique numéro un d’Israël. Dès lors, la production de savoirs sur le chiisme, son histoire, sa théologie et ses structures politiques devient un outil de compréhension, mais aussi de maîtrise et de neutralisation de son influence régionale.

L’institutionnalisation de la chiologie dans les universités israéliennes

Les universités israéliennes ont progressivement mis en place des départements et des chaires dédiés à l’islamologie et aux études chiites. L’université de Tel-Aviv dispose notamment de sections spécialisées en études islamiques et chiites, proposant des formations aux niveaux licence, master et doctorat. Ces programmes sont accompagnés d’activités de recherche, de conférences, de séminaires et d’ateliers académiques.

Parmi les enseignants et chercheurs associés à ces départements figurent des universitaires reconnus dans le champ des études moyen-orientales et islamiques. Le département de langue et littérature arabes de l’université de Tel-Aviv adopte une approche pluridisciplinaire, mêlant analyses linguistiques, historiques, sociales et religieuses. Les étudiants y étudient des textes classiques et contemporains, des sources islamiques, le Coran, les hadiths, la poésie arabe et des manuscrits anciens, afin d’acquérir une compréhension fine du monde arabo-musulman.

Selon certains rapports cités dans le texte source, plusieurs centaines de doctorants seraient formés chaque année dans ces universités, directement ou indirectement liés à des centres de recherche israéliens. Ces institutions sont présentées comme étant parmi les plus influentes dans le domaine des études chiites au niveau mondial, entretenant des liens avec des universités occidentales et des réseaux académiques internationaux.

Les deux axes stratégiques des recherches israéliennes sur le chiisme


Les projets de recherche israéliens dans le domaine des études islamiques et chiites seraient structurés autour de deux axes principaux. Le premier consiste à revisiter et à réactiver le kalam chiite d’inspiration rationaliste, notamment celui influencé par la philosophie et le mutazilisme entre le IXe et le XIIIe siècle. L’objectif de cette approche serait d’extraire des éléments rationnels du discours théologique chiite afin de nourrir, selon cette analyse, une réflexion contemporaine sur le judaïsme et ses propres défis doctrinaux.

Le second axe est plus polémique et sécuritaire. Il s’agirait de l’étude et de la mise en avant des pensées d’Ibn Taymiyya et d’Ibn Qayyim al-Jawziyya, figures centrales du salafisme doctrinal. Selon l’auteur, ces recherches viseraient à alimenter idéologiquement des courants extrémistes sunnites afin d’attiser les tensions confessionnelles entre sunnites et chiites, créant ainsi des conflits internes au monde musulman et des zones de déstabilisation profitables à la sécurité d’Israël.

Dans ce cadre, certains chercheurs universitaires seraient également en lien avec des institutions sécuritaires et militaires israéliennes. Outre les enseignants officiellement visibles, il existerait un réseau plus discret d’experts travaillant simultanément pour des universités et des centres de renseignement, participant à l’élaboration d’analyses stratégiques fondées sur la connaissance approfondie du chiisme.

Réseaux internationaux, productions scientifiques et objectifs géopolitiques

Les études chiites menées dans les universités israéliennes ne se limitent pas à un cadre national. Elles s’inscrivent dans des réseaux de coopération avec des institutions académiques occidentales, américaines et régionales, notamment en Turquie. Des conférences internationales sur le chiisme sont organisées régulièrement à Istanbul, réunissant des chercheurs issus de divers pays, y compris des territoires palestiniens occupés.

Par ailleurs, certaines communautés, comme les bahaïs installés en Israël et souvent d’origine iranienne, jouent un rôle actif dans ces recherches. En raison de leur opposition historique avec le chiisme, ils auraient concentré leurs travaux sur cette branche de l’islam, formant plusieurs chercheurs devenus par la suite des figures importantes de la chiologie israélienne.

Les universités hébraïque de Jérusalem, de Haïfa et de Bar-Ilan sont citées comme des pôles majeurs de ces études. Elles abritent également des centres spécialisés, tels que des centres d’études iraniennes ou du Golfe persique, financés par des donateurs privés. Les thèmes de recherche couvrent un large spectre : théologie et jurisprudence chiites, histoire politique de l’Iran et de l’Irak, pensée politique contemporaine, marja‘iyya, énergie nucléaire, géopolitique du chiisme et sécurité régionale.

Selon l’auteur, une partie de ces productions scientifiques aurait été utilisée par des instances gouvernementales israéliennes, et certaines analyses auraient contribué indirectement à la stigmatisation de groupes religieux, comme les alaouites syriens, en alimentant des discours de takfir dans des milieux armés sunnites.

Conclusion

L’examen du développement des études chiites dans les territoires palestiniens occupés montre que cette dynamique dépasse largement le cadre académique classique. Elle s’inscrit dans une stratégie de long terme visant à comprendre en profondeur les fondements intellectuels, sociaux et politiques du chiisme, afin d’en limiter l’impact dans les équilibres régionaux.

Derrière des recherches présentées comme historiques ou philosophiques se dessine un dispositif analytique étroitement lié aux préoccupations sécuritaires et géopolitiques d’Israël. La coexistence de travaux visant à rationaliser le chiisme et d’autres cherchant à attiser les divisions confessionnelles révèle une approche duale : connaissance approfondie d’un côté, instrumentalisation des fractures de l’autre.

Face à cette « guerre silencieuse du savoir », les centres religieux et intellectuels du monde chiite, notamment à Qom, sont appelés à développer une vigilance scientifique accrue et une production autonome de connaissances. Le champ de bataille contemporain n’est plus seulement militaire : il est cognitif, idéologique et académique, où chaque recherche peut devenir soit un outil de compréhension authentique, soit un instrument de domination et de déformation du réel.

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