
Tareq Oubrou, vous dirigez l’Institut de découverte et d’étude du monde musulman et participez à un colloque consacré à la laïcité en Azerbaïdjan, république laïque majoritairement chiite, mais dans laquelle cohabitent des minorités religieuses – chrétiennes, juives et sunnite. Islam et laïcité peuvent-ils donc faire bon ménage ?
À question simple, réponse simple : oui. L’islam est une religion, une spiritualité, alors que la laïcité est un concept relevant de la philosophie politique. Ce concept, les musulmans se le sont appropriés depuis longtemps, s’agissant de la nécessaire séparation des ordres séculiers que sont les États, les nations, les gouvernements et de ce qui relève du cœur de la foi. Ainsi, les musulmans se sont trouvés de longue date au centre ou à la marge de pays aux systèmes politiques différents – communisme, libéralisme, autocraties laïques ou religieuses.
Chaque fois, les musulmans ont su ou dû s’adapter. Le Russe musulman ou le Brésilien musulman, pour ne prendre que ces deux exemples, ne sont pas musulmans de la même manière. Même si l’intangible, les cinq piliers de notre foi, à l’instar du Credo catholique, ne saurait être remis en cause. Pour le reste, il y a la langue, la culture, le contexte politique et géopolitique.
On reproche aujourd’hui au monde arabo-musulman d’être violent. Mais la faute ne saurait être imputable à l’islam, s’agissant de guerres du pétrole et de différends frontaliers, tel l’interminable conflit israélo-palestinien.
Certains assurent que l’islam serait une chance pour la France. Et si c’était la France qui était susceptible de devenir chance pour l’islam ?
En tant que théologien, je vous répondrai seulement ceci : je n’en sais rien ! Et, toujours en tant que théologien, je pourrais encore vous répondre ceci : la France est effectivement une chance pour nous, Français musulmans, de répondre aux questions civilisationnelles que nous posent l’Occident en général et la France en particulier.
Comment faire cohabiter impératifs religieux et obligations d’ordre social ? Comment théoriser un islam minoritaire dans une nation majoritairement chrétienne, ce que la France catholique a fait de manière conjoncturelle lorsque, confrontée à une République alors structurellement anticatholique ? Bref, comment vivre mieux ensemble sachant que, si entre chrétiens et musulmans les dogmes diffèrent, les valeurs sont communes, valeurs issues du Décalogue léguées par nos grands frères juifs, mais que les incroyants peuvent aussi faire leurs. Vaste question, donc…
À ce propos, vous cosignez un livre avec le père Christophe Roucou,. Le dialogue interreligieux est-il pour vous un impératif ?
Absolument. Islam et chrétienté ont ceci en commun d’être deux religions à vocation missionnaire et universaliste ; donc historiquement condamnées à la confrontation. Le but de ce dialogue consiste donc à éviter une énième guerre interreligieuse. L’une de ces raisons d’être est encore d’approfondir ce qui nous unit, culte de la Vierge Marie et du Christ, promis, selon l’islam, à revenir à la fin des temps, juger les vivants et les morts, main dans la main avec le prophète Mohammed. Cet indispensable dialogue avec nos frères chrétiens et catholiques est aussi œuvre de salubrité publique, puisque consistant à apaiser les angoisses légitimes des uns comme des autres. Une fois encore, si les dogmes diffèrent, les valeurs fondamentales demeurent les mêmes.
Vous êtes proche de Camel Bechikh, président de Fils de France, association dans laquelle les catholiques de tradition sont nombreux. Y voyez-vous comme une sorte d’incongruité ?
Bien au contraire, ce serait plutôt un signe de providence divine. Malgré l’instrumentalisation de certains, stigmatisant un jour les catholiques, et l’autre les musulmans, ce rapprochement me paraît parfaitement logique. Nous avons tellement de choses à accomplir ensemble. Si Fils de France y parvenait, ce serait absolument magnifique. Car cela nous rappellerait la singularité de l’être humain, être unique, par Dieu créé. Ce qui vaut même pour ceux qui ne croient pas en Lui ; mais il est des croyants qui se comportent mieux dans la vie de tous les jours que ceux ayant l’habitude de faire profession de croire… Tout cela nous ramène finalement à notre triste condition humaine. Un crétin musulman sera toujours un crétin. Un idiot catholique sera toujours un idiot… Après, il faut seulement s’appliquer à aimer ses proches, autres, certes, mais issus de cette même lignée commune qui nous dépasse…
Le 14 décembre 2013, de 9 heures 30 à 14 heures, l’imam Tareq Oubrou dialoguera avec Elshad Iskandarov, directeur du Comité d’État en charge des Relations avec les organisations religieuses de la république d’Azerbaïdjan et Jean-Pierre Allali, membre du Bureau exécutif du CRIF, Jean Baubérot, Thierry Mariani, Ghaleb Bencheikh, Jean-Louis Bianco. Jean Baubérot, Thierry Mariani, Ghaleb Bencheikh, Jean-Louis Bianco..
Pour participer, envoyer un courriel à : ulkar.muller@teas.eu
Source: bvoltaire