Aux Etats-Unis également, la visibilité de l’Islam est un phénomène récent. Il est en bonne partie lié au dynamisme religieux des immigrés. L’histoire de l’Islam ne commence vraiment qu’avec les vagues migratoires qui se succèdent tout au long du 20e siècle.
Le nombre total de musulmans dans la société américaine est le plus souvent chiffré entre 4 et 6 millions. Près de la moitié de la population musulmane provient de conversions au sein de la communauté noire.
La grande majorité des musulmans immigrés en Europe et aux Etats-Unis provient de pays dans lesquels l’Islam est sinon la religion d’Etat, du moins la religion du plus grand nombre. La transplantation dans un environnement non musulman, pluraliste et sécularisé favorise des nouvelles manières de s’approprier et de vivre la tradition islamique. Ces nouvelles identités sont façonnées en premier lieu par la grande variété des cultures dont sont originaires les musulmans. Mais elles sont aussi affectées par les traditions culturelles et les logiques nationales propres à chaque société d’accueil. Dès lors, un double tropisme est au cœur de l’intégration des musulmans en Europe et aux Etats-Unis : l’un orienté vers le dar-al-Islam, ou le pays d’origine musulman, et l’autre ancré dans les spécificités propres à chaque pays d’accueil.
Du côté du dar-al-Islam, se situent tous les réseaux de solidarité et les mobilités qui mettent en connexion les populations musulmanes américaines et européennes avec les espaces nationaux du monde musulman. Du côté des sociétés d’accueil, les défis et les enjeux qui se posent aux musulmans diffèrent selon qu’ils sont confrontés, par exemple, aux rebondissements sans fin de la « guerre du foulard » en France ; à la marginalisation culturelle et politique en Allemagne ; ou à la ghettoïsation socio-économique en Grande-Bretagne ou aux Etats-Unis.
A cet égard, le dynamisme religieux musulman américain ne s’explique pas seulement par les particularités de l’Islam immigré mais aussi par le statut spécifique du religieux qui, en Amérique, fait partie intégrante de la vie civile.
Par contraste en Europe, la sécularisation plus avancée des mœurs et des mentalités rend plus problématique la reconnaissance de l’Islam comme religion à part entière, même si paradoxalement les relations entre les Etats et les religions sont loin de répondre, exception faite de la France, au critère laïque de la stricte séparation. A la différence des Etats-Unis, la question de l’organisation institutionnelle de l’Islam apparaît comme une préoccupation européenne. Si cette volonté d’institutionnaliser l’Islam en Europe connaît actuellement des lenteurs voire des échecs, cela est davantage dû aux spécificités du rapport Etat-Eglises dans chaque pays qu’à une quelconque incapacité des musulmans de s’adapter au principe de séparation du politique et du religieux.
Si le principe de liberté de culte est reconnu partout en Europe, la séparation entre l’Etat et les Eglises est en effet loin d’être la règle générale. Les formes d’organisation des musulmans européens comme leur agenda de revendications dépendent donc de l’arrangement institutionnel des rapports entre l’Etat et les religions qui prévalent historiquement dans le pays où ils vivent et il est fort rare de rencontrer une remise en cause par les musulmans de ces principes constitutionnels. Bien au contraire, tous leurs efforts consistent à faire entrer l’Islam dans le cadre juridique existant.
Il faut tout d’abord distinguer les cas où il existe une reconnaissance juridique de toutes les religions par la puissance publique comme en Allemagne, en Autriche, en Belgique, en Espagne, en Italie et aux Pays-Bas. La reconnaissance des groupes musulmans par l’Etat semble accélérer la légitimation institutionnelle de l’islam comme en Autriche, au début des années 1980, en Espagne, en 1992, ou en Belgique, en 1998. La loi espagnole du 26 janvier 1992 reconnaît le culte musulman à travers la Commission islamique d’Espagne (CIE), qui regroupe la plupart des associations et fédérations musulmanes du pays.
Dans les situations où il existe une religion d’Etat, comme en Angleterre, au Danemark ou en Grèce, ou encore dans les cas d’une religion reconnue comme dominante pour des raisons historiques et culturelles (par exemple, en Suède et en Irlande), les autres religions ne sont pas pour autant privées de tout droit. Dans tous les domaines où la religion dominante est intégrée dans le domaine étatique, la religion minoritaire se voit attribuée les mêmes droits avec cependant un « effet retard » plus ou moins long. Par exemple, les musulmans britanniques militent depuis longtemps pour la reconnaissance d’écoles islamiques par l’Etat. La récente reconnaissance des écoles patronnées par Yusuf Islam [1] ne constitue qu’une avancée limitée. D’une manière générale, la question de l’égalité de statut entre la religion d’Etat et la religion minoritaire peut se poser.
Même dans un pays de stricte séparation entre l’Etat et les Eglises, comme la France, la question de la légitimité institutionnelle de l’Islam est en jeu.
Le Ministère de l’Intérieur a lancé en octobre 1999 une nouvelle consultation des diverses associations islamiques et leur a proposé comme première étape de signer un texte qui rappelle les principes juridiques sur lesquels repose le rapport entre l’Etat et les cultes, et qui doivent également s’appliquer à l’organisation du culte musulman. Il faut noter que tous les représentants de l’Islam français ont signé ce texte le 28 janvier 2000. N. Sarkozy, a réuni les principales organisations de l’islam français afin d’entériner la mise en place d’un Conseil français du Culte musulman (CFCM), dont la première instance exécutive réunit les trois principales associations musulmanes de France. L’étape suivante fut l’élection à partir des mosquées d’une Assemblée représentative à partir de laquelle devrait être nommée la deuxième instance exécutive, quand la première arrivera au terme de son mandat.
Dans le cas français, les difficultés proviennent d’une conception très stricte mais aussi politisée de la laïcité, selon laquelle les signes religieux devraient être exclus des espaces publics comme l’atteste le vote en février 2004 d’une loi interdisant les signes religieux ostentatoires dans les écoles publiques.
En revanche, dans cet autre pays de stricte séparation que sont les Etats-Unis, la question de l’organisation et de la légitimité institutionnelle de l’islam ne se pose pas. Par ailleurs, les affaires religieuses sont considérées comme faisant partie de la société civile et il serait inconvenant, voire incongru, que l’Etat fédéral ou les Etats fédérés se mêlent de l’organisation d’une religion.
Les différences les plus significatives entre l’Europe et les Etats-Unis ne concernent pas prioritairement les arrangements institutionnels. Elles ont plutôt trait au statut des religions dans la société. Pour la première fois, les musulmans vivent massivement dans des sociétés sécularisées, où les références religieuses sont avant tout d’ordre symbolique. Les valeurs religieuses ne sont plus centrales dans la vie sociale et politique ; elles sont de plus en plus reléguées à la sphère du privé.
Toutefois le degré de sécularisation varie d’une société occidentale à l’autre. A cet égard, l’écart le plus grand apparaît entre l’Europe et les Etats-Unis. En effet, en dépit d’une stricte séparation de l’Etat et des religions, les Etats-Unis demeurent le pays le plus religieux du monde occidental : 90% des Américains croient en Dieu, 70% prient quotidiennement ou au moins une fois par semaine, 70% sont membres d’un lieu de culte, et 40% participent à un office par semaine. Mais simultanément, les indices d’un déclin de la religiosité semblables à ceux qui sont observés en Europe (désaffection pour les grands rituels, liberté sexuelle, etc.) se multiplient. Cette situation paradoxale indique une individualisation croissante de la pratique religieuse, qui conduit à la cohabitation dans la même société des formes de renouveau religieux et de sortie de la religion. Selon toute vraisemblance, l’Europe est donc le seul lieu de sécularisation accomplie, si l’on accepte de limiter la sécularisation à la dé-institutionnalisation des religions et à la disqualification sociale des credos religieux et des pratiques cultuelles.
Par conséquent, la vie au quotidien des musulmans américains est sans commune mesure plus facile que celle des musulmans européens. La légitimité des activités religieuses en société rend acceptables les manifestations de la foi islamique. L’islam n’est rien de plus qu’une composante parmi d’autres confessions du paysage religieux américain. C’est d’ailleurs une religion qui progresse dans la société américaine comme l’atteste le taux de conversion élevé sans comparaison avec la situation de l’islam en Europe. Non sans rappeler le prosélytisme missionnaire des sectes protestantes, des groupes de musulmans noirs recrutent énormément dans les prisons et les ghettos nord-américains. Ce phénomène de conversion ne concerne pas uniquement la population noire, mais touche désormais de manière surprenante d’autres groupes minoritaires, comme les immigrés latino-américains catholiques, ou encore des membres de la majorité blanche anglo-américaine. Il est possible d’avancer que cet engouement pour l’islam soit à l’image de l’usage des religions dans la société américaine.
Extrait d’un article de Cesari Jocelyne