Hichem Djaït en a déjà commis: «La grande discorde», qu’il a publié chez les éditions Gallimard en 1989 et consacré à l’étude de la « Religion et politique dans l’Islam des origines ». De l’avis des spécialistes, c’est le livre le plus complet et le plus profond sur cette phase de notre histoire (la guerre civile qui opposa les partisans du quatrième Calife bien guidé Ali, gendre et cousin du Prophète).
Mais voilà que Djaït récidive et se lance, dès 1999, dans une grande trilogie: “La Sira” (biographie) du Prophète Muhammad. Le deuxième volume de cette œuvre monumentale vient d’être publié à Beyrouth par Dar Attalia en arabe sous le titre de « Historicité de la prédiction muhammadienne à la Mecque ».
Qu’y a-t-il de si exceptionnel dans cet ouvrage de trois cent cinquante pages ?
-Hichem Djaït, historien et familier depuis longtemps avec les premières sources de l’historiographie musulmane, sait que les écrits du deuxième et troisième siècle de l’Hégire présentent une vision mythifiée du Prophète. La vision apologétique des narrateurs fait qu’ils mélangent souvent des séquences historiques avec une mythologie métahistorique. En plus, même les narrations purement factuelles sont souvent contradictoires et pas toujours fiables. De plus les Musulmans n’ont pas produit, jusqu’à maintenant, un savoir scientifique sur cette période fondatrice de la civilisation musulmane. Seuls les Orientalistes, depuis plus d’un siècle, se sont attelés à cette tâche difficile d’écrire l’histoire du Prophète. Mais ce travail colossal n’a pas été exempt de partis pris idéologiques et n’a jamais été soumis, jusqu’à maintenant, à une critique scientifique sérieuse.
Hichem Djait se lance dans une double tâche : une critique historique des premières sources de l’historiographie musulmane et un usage, tout aussi critique, de l’essentiel de la production orientaliste depuis l’Allemand Noldeke et son fameux livre «L’histoire du Coran » jusqu’à l’Américaine Patricia Crone et son livre plus que controversé “Meccan trade”. Hichem Djaït ajoute autre chose. Il estime que le seul document contemporain des évènements, le Coran, peut nous apporter des éclaircissements intéressants, à condition de savoir le lire. Nous savons que le Coran est descendu en fragments sur près d’une vingtaine d’années. Seulement l’ordre canonique du Coran (le Coran tel que nous le connaissons) n’a rien à voir avec son ordre chronologique. Pour pouvoir tirer des enseignements historiques du Coran, il faudrait restituer son ordre chronologique, pas seulement celui de ses 114 sourates (chapitres) mais aussi celui des différents fragments de chaque sourate. Un premier travail a été effectué par le grand orientaliste Noldeke et ses disciples sur près de trente ans. Travail auquel Hichem Djaït rend un vibrant hommage dans l’interview qu’il nous a accordée (voire page 13 et suivantes. Seulement cette restitution n’est pas complète. En outre le Coran, surtout dans la période mecquoise, n’indique que par allusion le contexte historique, ce qui ajoute de la difficulté à la difficulté.
Comprendre l’action d’un homme dans l’histoire serait une opération vaine si l’on n’a pas une connaissance précise de ce qu’on appelle aujourd’hui le contexte socio-culturel. Hichem Djaït y consacre une partie importante de son ouvrage. Il procède à une anthropologie historique du Hijaz en général et de la Mecque en particulier. Il passe au peigne fin les relations de parenté, l’inceste et les croyances religieuses.
Source : Tunisiawatche