Cette conférence, intitulée : «Le paysage religieux en Afrique du Nord avant l'Islam», s'est déroulée à la faculté des Lettres, des Arts et des Humanités de La Manouba.
Il est de bon ton de rappeler, en cette période de trouble marquée par un raidissement de la pratique religieuse sur laquelle souffle la menace d'un courant rétrograde et obscurantiste, que notre sublime religion n'a pas écrit son histoire en Afrique du Nord, sur une page blanche. Avant l'avènement de l'Islam, des traces des cultures berbères, punique et romaine ou latine y avaient été laissées. Rien n'efface l'immatériel, surtout lorsqu'il s'agit de la sphère des croyances religieuses.
A partir du IVe et du Ve siècles, la Tunisie ou l'Africa romaine devenue presque totalement chrétienne, s'impose comme une terre de prédilection du catholicisme avec Saint Augustin ou Apulée de Madaure, ou encore Tertullien et Magon, le premier à avoir rédigé un traité sur l'agronomie (ce n'est pas un hasard si une marque prestigieuse de vin de Tunisie porte son nom). Faut-il rappeler que c'est un peu grâce à l'action de Saint Augustin, comblant les aspirations du temps au monothéisme que les Africains, les Tunisiens d'aujourd'hui, ont été préparés aux voies de l'Islam?
L'unité éthno-culturelle de l'Afrique du Nord qui s'étend de la Grande Syrte jusqu'à l'océan Atlantique n'exclut point les spécificités locales, qu'il s'agisse de culture matérielle ou qu'il s'agisse de culture immatérielle.
D'où une ouverture à des cultures venues de l'extérieur à travers La Méditerranée, et sans doute, à travers le Sahara. Pour l'Afrique du Nord, Pr Fantar retient la réalité d'une unité géographique et ethnoculturelle nourrie et renforcée par l'histoire. C'est dans cet espace, aux multiples composantes, qu'il a essayé de tracer à grands traits le paysage religieux avant l'Islam. Il a toutefois réduit son exposé consacré aux religions païennes, faute de temps, en l'axant plutôt sur le christianisme et le judaïsme, les deux grandes composantes du paysage religieux de l'Afrique du Nord avant l'Islam.
Quand on évoque la religion, il y a lieu de s'accorder sur les définitions. Grâce à la philologie, religio pourrait se prévaloir de deux champs sémantiques. Le Pr Fantar a proposé de rattacher religio à religare qui, en gros, laisserait entendre la notion de lien. Lien avec quoi? Avec qui?
Le second champ sémantique proposé pour Religio concerne la crainte, l'inquiétude, voire des scrupules, ce qui implique la présence de quelque chose qui dérange et perturbe. Cette acceptation de Religio est également attestée au profane. Voici une expression dont use à volonté Ciceron «Mihi religio» (je crains que) si on rattache le terme Religio à la notion de crainte, la question serait de savoir : crainte de qui? Scrupule à l'égard de qui? Force donc de constater que religion implique l'existence et la présence de quelque chose, objet du lien ou de la crainte.
Pour la genèse de l'humanité, les anthropologues remontent jusqu'à cinq millions d'années l'origine de l'homme, à travers les ossements des animaux et les outils lithiques. Les mêmes anthropologues situent à environ 100.000 ans avant J.-C. une nouvelle humanité très différente de celle de la genèse au point de vue corps, faciès et culture. Désormais, on est face à une nouvelle culture matérielle. Le biface se substitue aux pierres aménagées. La naissance du symbole, du signe chargé d'une signification : le néandertalien inhume ses morts, la mort existe. On prend acte et on agit en fonction de cette prise de conscience : cette nouvelle humanité ne se contente plus d'enterrer ses morts, mais elle les dote d'un mobilier funéraire, conçu comme un viatique. Voilà un code qu'il nous faut décrypter.
Dès lors, l'objet du lieu ou de la crainte est perceptible dans ce comportement pour ainsi dire religieux. Le vécu de cette humanité balbutiante semble découler d'une présence. A cette présence, chaque religion donne un nom. Pour un musulman, il s'agit d'Allah, pour un chrétien, c'est Jésus. Pour les juifs, ce nom dériverait d'une racine qui contient la notion de l'Etre par excellence. L'Etre qui transcende le temps et l'espace qui échappe à la temporalité et à la spatialité. En fait, il s'agit d'une présence qui se dérobe à toute définition parce qu'elle ne peut être contenue dans un cadre.
Une présence qui n'a pas de nom, étant donné que le nom constitue un cadre, un contenant. Or nul contenant ne saurait prétendre pouvoir contenir cette présence qui suscite l'inquiétude de l'homme et sa crainte, ainsi que son désir de s'en approcher dans l'espoir de se la rendre propice et d'éviter son courroux. L'homme, habitué à l'expérience matérielle, s'est permis de lui donner un nom ou même plusieurs. C'est l'unicité plurielle. Pour les Grecs, il est Zeus, dieu des dieux. Le Panthéon serait l'expression plurielle de cette présence dont l'unicité peut être perçue par ceux qui seraient capables de synthèse et d'abstraction spirituelle.
Plus audacieux, les historiens des religions ont proposé d'appeler cette présence efficiente «Le Sacré» ou «L'Interdit», autrement dit, l'inaccessible, l'inconnaissable, l'ineffable, l'incontournable, l'incomparable. Le Sacré, une force, une puissance agissante.
De l'Hermaion d'El Guettar jusqu'à la Grande mosquée de la Zitouna, l'Afrique du Nord, devait conclure Pr Fantar, a connu de multiples expériences religieuses : trois religions polythéistes, celles des Berbères, des Puniques et des Romano-Africains.
Sur ce fond païen, il y eut les deux religions monothéistes : le christianisme et le judaïsme. L'Islam va donc trouver en Afrique du Nord un espace où le spirituel était déjà présent, mais avec des expressions qui avaient, dans l'ensemble, réussi à se féconder et à s'enrichir sans s'exclure.
Source: allAfric.com