L'Espagne qui connaît une croissance économique insolente à 3, 8 % relevé en 2006 a non seulement fait le choix de l'immigration mais tente également de renouer avec son héritage islamique tout en assumant une société cosmopolite à l'œuvre aujourd'hui.
Pour mieux comprendre les enjeux que portent les musulmans en Espagne nous sommes allés rencontrer à Madrid Yusuf Fernandez, directeur du journal espagnol Webislam.com
SaphirNews.com : Pouvez-vous nous présentez Webislam ?
Yusuf Fernandez : Webislam est une publication électronique qui a aujourd'hui dix ans. Dans ses premières années, le website suivait un rythme hebdomadaire de publication. Maintenant nous proposons un flux quotidien d'information dans les langues espagnole et anglaise.
Nous abordons les nouvelles internationales et espagnoles. Mais notre ambition est de proposer une pensée musulmane en langue hispanique.
Webislam avec ses 20 000 connections journalières s'est imposé comme le site musulman hispanique de référence.
D'autant plus que notre public n'est pas circonscrit à l'Espagne. Nous nous sommes aperçus que nous avions un public important en Amérique latine notamment en Argentine.
SaphirNews.com : Quelles ont été les motivations de créer un tel support d'information ?
Yusuf Fernandez : En Espagne, il n'y avait aucune publication qui parle d'islam selon un point de vue musulman. Nous avions besoin d'exposer nos propre discours sur ce qui concerne les réalités sociales des musulmans. Face aux contraintes économiques Internet s'est imposé comme le support idéal. De plus, nous sommes convaincus que le support électronique est très prometteur. Internet nous a permis d'avoir une visibilité mondiale. Sans parler du fait que grâce aux outils virtuels de communication nous avons pu bâtir une rédaction décentralisée.
Je tiens par ailleurs à préciser que la vocation de webislam n'est pas de faire de la dawa comme l'entendent les prédicateurs religieux. Nous voulons d'une part expliquer à la société espagnole qu'être musulman peut être un choix individuel et d'autre part tout lutter contre les préjugés qui donnent à penser que l'islam est intrinsèquement guerrier et obscurantiste.
Ces préjugés circulent beaucoup dans les médias grand public en Espagne. Ces incompréhensions sont à l'origine du problème terminologique pour aborder le sujet de l'islam ainsi que de la pratique courante de l'amalgame. L'islam par exemple ne peut être confondu avec l'arabité. Le jihad n'est pas un pilier de l'islam. Nous en sommes encore là.
SaphirNews.com : Quel contenu éditorial apporte webislam ?
Yusuf Fernandez : Webislam véhicule une pensée islamique propre au contexte européen. La publication au travers de la Junta Islamica a initié dans ce sens quelques évènements publics pour débattre de questions sociales.
SaphirNews.com : Pouvez vous nous dire qui sont les musulmans d'Espagne ?
Yusuf Fernandez : Nous comptons aujourd'hui plus d'un million de musulmans en Espagne dont 90 % d'entre eux sont venus il y a moins de 10 années. Ce qui signifie que les musulmans dans notre pays constitue une réalité contemporaine toute nouvelle.
La majorité des musulmans sont de la première génération. Aujourd'hui l'islam en Espagne est essentiellement de culture marocaine.
Par conséquent l'islam et l'immigration sont dans le discours public des réalités qui fonctionnent ensemble. Bien sûr, beaucoup de musulmans sont confrontés aux problèmes de régularisation.
Les musulmans n'ont donc pas encore la possibilité d'aller voter. Ce qui n'est pas sans poser de problème s'agissant de la construction de lieu de culte.
Ce qui va être important pour les musulmans d'Espagne sera leur capacité à étudier les autres contextes européens et d'y puiser le meilleur.
SaphirNews.com : A ce propos, quels sont les principaux défis que les musulmans d'Espagne ont à relever ?
Yusuf Fernandez : Le premier c'est d'être accepté par la société. L'islam pour les espagnols n'est qu'une réalité liée aux migrants.
Pour beaucoup l'islam est renvoyé aux images de pauvreté, de violence, à l'étranger invasif.
On oublie ainsi l'apport civilisationnel des musulmans au patrimoine européen. Des figures comme Ibn Rush, Ibn Sina est totalement inconnues pour beaucoup d'espagnol.
SaphirNews.com : Quelles sont les relations entre les musulmans et les autorités publiques ?
Yusuf Fernandez : C'est un sujet très dense. Le processus de représentation des musulmans d'Espagne est relativement jeune. La reconnaissance des musulmans a commencé avec l'accord signé en 1992 entre les organisations musulmanes et l'Etat espagnol sous le gouvernement socialiste Felipe Gonzales.
Cet accord aborde les questions du statut de l'imam, des aumôneries à l'hôpital, celles des prisons, la place militaire, l'enseignement de l'islam à l'école.
Sous le gouvernement de droite dirigé par Aznar, l'accord a été gelé. Aucun contact n'a été pris entre les organisations musulmanes et l'Etat.
Ensuite avec le gouvernement de Zapatero les choses ont été reprises et on commence à voir quelques résultats intéressants. Aujourd'hui nous avons par exemple trente professeurs en Espagne qui enseigne l'islam. Et l'Etat distribue une enveloppe d'un million d'euros auprès des associations.
SaphirNews.com : Qu'est ce qui explique l'attitude si différente entre la gauche et la droite à l'égard des musulmans ?
Yusuf Fernandez : Effectivement, le principal souci en Espagne, réside dans le fait que la vision de la gauche et de la droite sur la question musulmane est diamétralement opposée et qu'il n'y a donc pas de continuité gouvernementale sur cette question.
La droite espagnole n'a rien de commun avec la droite française qui par ailleurs nous envions.
La droite espagnole sous haute influence de catholique traditionaliste voit d'un mauvais œil l'installation et la visibilité de l'islam en Espagne.
Du côté de la gauche, on prône une politique d'égalité sociale et de respect de la différence. C'est pourquoi le gouvernement mais aussi les élus locaux sont très ouverts et attentifs aux demandes formulées par les musulmans.
Le processus de représentation a par exemple totalement écarté les espagnols musulmans convertis et les intellectuels pourtant très bien intégrés à la société et surtout capables de négocier face à l'Etat.
La commission Islamique (ndlr organe similaire au CFCM) est aujourd'hui composée essentiellement de personnes qui ont une vision de l'islam inféodée aux pays étrangers (Maroc, Arabie Saoudite, Syrie…).
La commission islamique n'a pas réellement les moyens de défendre l'intérêt collectif du culte musulman en Espagne. Ses membres sont davantage préoccupés à gagner de l'espace politique pour faire peser auprès de l'Etat chacune de leur fédération.
Source : Safirnews