La "lutte des civilisations" ou “le dialogue des civilisations”

13:31 - December 11, 2007
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Article (IQNA)- L’expression "lutte des civilisations" a tellement imprégné cette époque charnière de l’Histoire qu’elle est devenue incontournable chaque fois qu’il s’agit d’aborder les questions internationales, que ce soit sur le plan intellectuel ou culturel, politique ou social, économique ou de développement.
Parmi les expressions les plus usitées durant la dernière décennie du vingtième siècle, sur un plan large, ces deux expressions ont constitué le pain quotidien de la presse écrite, audiovisuelle et électronique (portails et sites d’Internet) et puis sur un plan plus restreint, ces deux notions ont fait l’objet de plusieurs recherches, études et débats dans les centres académiques, les cercles intellectuels, les forums culturels et politiques et dans le cadre de conférences et de symposiums où sont débattues les questions internationales de la fin du vingtième siècle, époque délicate et décisive de notre histoire.
Ceci étant, il serait intéressant d’analyser et de diagnostiquer ce genre de phénomènes intellectuels, d’en déterminer les effets sur la scène politique et de définir les défis culturels et intellectuels que la Oumma islamique se doit de relever.

Qu’est-ce que la lutte des civilisations ?
Ce terme a revêtu une acception politique fortement répandue et s’est même développé en véritable théorie socio-politique durant le dix-neuvième siècle par l’entremise de Marx et Engels qui en ont longuement parlé dans le Manifeste du Parti communiste. Et même si “l’encyclopédie politique” nous apprend que la forme moderne de la lutte des classes remonte à la Révolution française, il n’en reste pas moins que cette notion fut pour la première fois développée par Marx et Engels. L’idée de lutte a marqué l’histoire de la pensée européenne de façon telle que les relations entre les nations ont fini par dégénérer en conflits qui ont déchiré l’Europe. Dernière en date, la Seconde Guerre mondiale fut un exemple de haine raciste et de visée totalitaire.
Sur les plans intellectuel et politique, les idées qui ont prévalu en Europe durant les dix-neuvième et vingtième siècles se fondaient sur la notion de lutte. Le communisme en est un exemple éclatant, qui bâtit toute sa théorie sur un cas limite de la lutte : la lutte des classes. Il n’en est pas autrement du régime capitaliste qui, lui, préconise la lutte contre tout ce qui empêche le capital de se fructifier et contre les forces qui résistent à ce type de régime, quitte à empiéter sur les intérêts des pays pauvres. Ainsi pour atteindre le bien-être économique, tous les moyens sont bons et tous les coups sont permis, y compris la domination des autres peuples et l’exploitation de leurs richesses. C’est ce qui explique l’état de déstabilisation dont souffre un certain nombre de sociétés modernes, y compris les pays d’obédience capitaliste.

Les racines de la lutte dans la pensée européenne :
La lutte a été omniprésente dans la pensée grecque dans des domaines aussi divers que la religion, la philosophie, l’art et la littérature. De même, cette idée a fortement imprégné les aspects législatif, juridique, politique et civique de la pensée gréco- romaine. Aussi, la pensée antique fut-elle très dominée par cette idée de lutte qui, dans l’imaginaire des citoyens de l’époque, sous-tendait aussi bien les affaires temporelles que spirituelles.
Corrélativement, la notion de lutte est l’un des piliers sur lesquels repose la civilisation et la pensée européenne ancienne et moderne en ce sens qu’elle est le fruit historique de la civilisation gréco-romaine.
On pourra en dire autant des civilisations de Phénicie et de l’Ancienne Egypte qui ont connu la lutte sous d’autres aspects. Dans ce contexte, force est de lever le voile sur une vérité longtemps occultée, à savoir que les civilisations gréco-romaines se sont profondément inspirées de la civilisation égyptienne. La théorie eurocentrisme que soutiennent les historiens occidentaux et stipulant que la civilisation occidentale est à l’origine de toutes les autres civilisations se voit aujourd’hui complètement ébranlée.
Sur le plan religieux, on constate que l’Ancien Testament véhicule cette idée de lutte. On retrouve cette même veine dans la Torah, Livre considéré comme révélé par Dieu, et auquel croient les juifs d’aujourd’hui et une partie des chrétiens de l’Occident. De cette idée là, la pensée religieuse et philosophique en Europe s’est vue fortement imprégnée au point de déteindre sur la civilisation mondiale en général.
Cette lutte s’est nettement manifestée dans la pensée européenne sous les Lumières. Un grand rapport de force a effectivement caractérisé la relation entre l’Eglise et un collège formé de scientistes, de penseurs, d’écrivains et de grands philosophes.
En contemplant la situation internationale actuelle, on s’aperçoit que la mondialisation menée et imposée par les Etats-Unis d’Amérique à travers une série de mesures et d’initiatives " légalisées " sur le plan du droit international afin d’exercer une certaine hégémonie sur le monde n’est qu’une illustration de cette notion de lutte. Ainsi la soi-disant guerre menée par les Etats Unis contre le terrorisme s’est transformée en une guerre hégémonique visant avant tout de faire régner de force la conception américaine à travers le monde et ce, malgré les divergences internationales concernant la définition du terrorisme et les moyens appropriés qu’il faudrait déployer pour en venir à bout et en prévenir les causes. Contre toute attente, l’administration américaine continue de classer les nations et les peuples selon la théorie du Bien et du Mal à telle enseigne qu’il existe actuellement un " axe du mal " (dont font partie la plupart des pays musulmans) et un axe du Bien mené par les Etats-Unis et comprenant les pays occidentaux et, comble du tragi-comique, Israël, Etat terroriste et hors-la loi (internationale) par excellence.
La notion de "lutte pour la survie" a fortement marqué les esprits du dix-neuvième siècle en Europe. Cette théorie darwinienne a supplanté l’idée de cohabitation naturelle qui était jusque-là en cours. A l’époque, les cercles intellectuelles et scientifiques avaient la conviction que la lutte était omniprésente, voire intrinsèque à la nature. Avant, la pensée européenne soutenait qu’il ne saurait y avoir de parfaite similitude entre la société humaine et le milieu naturel car s’il est vrai que les humains luttent entre eux, ce n’est pas pour assurer leur survie sur terre comme le feraient les espèces animales mais bien pour aspirer à une vie meilleure et plus confortable.
Les penseurs et les savants européens de la fin du dix-neuvième siècle et de la première moitié du vingtième ont développé plus à fond la notion de lutte entre l’homme, la nature et tous les êtres vivants et l’ont projetée aussi bien sur les sciences exactes que sur les sciences humaines, notamment la sociologie, la psychologie, les arts et les lettres, disciplines particulièrement ouvertes à cette notion.
La lutte des civilisations : une fatalité ?
Les penseurs occidentaux en général et les américains en particulier soutiennent l’idée selon laquelle une lutte civilisationnelle est imparable. En développant ce genre d’argument, ils tombent à pieds joints dans la vieille théorie du prédéterminisme historique qui, est-il besoin de le rappeler, est tombée en désuétude après avoir eu cours tout au long du dix-neuvième et du vingtième siècle. Parmi ces intellectuels américains, citons Samuel Huntington qui en 1996 a écrit son fameux livre intitulé : “le choc des civilisations et la reconstruction de l’ordre mondial” et Francis Fukoyama avec son ouvrage “à la fin de l’histoire”.
De fait, les grandes civilisations de l’Histoire humaine ont adopté des positions mitigées vis-à-vis de la religion : les unes sont éminemment spirituelles, les autres sont plutôt irréligieuses alors qu’il en est qui optent pour le juste milieu. Les civilisations se sont succédées avec une périodicité telle que de nombreux chercheurs spécialisés dans les études civilisationnelles soutiennent qu’il existe entre ces différentes civilisations une symétrie qui exclut toute velléité de lutte.
Loin d’engendrer la lutte, les civilisations favorisent plutôt l’émulation et l’interaction dans un esprit de Dans le Coran, il est dit : "Si Dieu ne repoussait pas certains hommes par d’autres, la terre serait corrompue." aussi :"Si Dieu n’avait pas repoussé certains hommes par d’autres, des ermitages auraient été démolis, ainsi que des synagogues, des oratoires et des mosquées où le Nom de Dieu est souvent invoqué."(8). Dieu incite les gens à se comporter avec leur vis-à-vis de la meilleure façon qui soit : " Repousse (l’action mauvaise) par ce qu’il y a de meilleur, celui qu’une inimitié séparait de toi deviendra alors pour toi un ami chaleureux."(Ils s’articulent, verset 34) Le très Haut dit également :
"Repousse le Mal par le Bien, nous connaissons parfaitement ce qu’ils inventent !"( Les croyants, verset 96).
Dans ce contexte, la thèse de la lutte fatale se voit ainsi effondrer.
L’histoire des civilisations ne se réduit guère à une simple série de luttes et de chocs. A y voir de plus près, elle est le fruit d’une émulation qui est de nature à faire progresser l’humanité vers une vie meilleure, à la faire évoluer dans les différents domaines, à ennoblir l’être humain et à l’aider à développer cette terre que Dieu lui a léguée. Quant à la lutte proprement dite, elle conduit vers la perte de l’homme et la corruption de la terre.
De là, l’on peut conclure que la lutte des civilisations est loin d’être une fatalité historique comme le prétend le marxisme et autres théoriciens politiques contemporains, lesquels tracent les lignes de la politique hégémonique dans le seul but d’opprimer les peuples du monde et de rompre leur volonté.
A suivre...
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