Par sa vitalité et sa force constructive et créatrice, la civilisation islamique a fortement contribué au développement du monde occidental. L’ascendant de la civilisation islamique sur l’Occident a été reconnu par la plupart des écrivains, historiens et penseurs européens qui, de par leurs écrits, ont reconnu en toute honnêteté l’apport de l’interaction entre l’islam et l’Occident. Dans son ouvrage intitulé: “Genèse de l’Europe”, Christopher Dawsen écrit qu’à partir du Moyen-âge, la civilisation islamique occupe une place de choix non seulement en Orient mais aussi en Europe. En effet, la civilisation occidentale a fait ses armes sous la férule de la civilisation musulmane qui avait plusieurs longueurs d’avance sur elle à l’époque. C’est la civilisation arabo-musulmane (et non byzantine) qui a prêté main forte à l’Occident en ce qui regarde la récupération et le transfert du patrimoine scientifique et philosophique gréco-romain au monde chrétien du Moyen-âge (“Génèse de l’Europe”, Christopher Dawsen, Traduction et révision par Said Abdulfatah Achour, et Dr Mohamed Mustapha Zyada, Projet de mille ouvrages, 642, le Caire, 1967, pp. 202-203).
La tolérance qui est l’une des caractéristiques fondamentales de l’islam, a ouvert à la Oumma islamique les portes grandes ouvertes vers la connaissance des autres peuples et nations. En effet, la civilisation islamique incite à s’ouvrir à toutes les cultures et à toutes les civilisations.
Par tolérance, on entend le respect des communautés qui vivent en terre d’islam de manière à leur garantir la liberté du culte dans une société où tous les gens sont égaux devant la loi islamique. A bien considérer les préceptes et les recommandations de l’islam, on s’apercevrait finalement que c’est la religion qui incite le plus à la tolérance, élément essentiel de l’interaction civilisationnelle (“Jour de l’Islam”, Dr Ahmed Amine, Dar Al Kitab Al Arabi, Beyrouth, 1952, pp. 180-181).
Dans l’optique de la pensée islamique, l’interaction civilisationnelle repose non pas sur la lutte mais sur le principe d’émulation. Ce principe est clairement exposé dans les versets coraniques suivants : "Si Dieu ne repoussait pas certains hommes par d’autres, la terre serait corrompue."(La vache (BAQRA), verset 251) et "Repousse (l’action mauvaise) par ce qu’il y a de meilleur, celui qu’une inimitié séparait de toi deviendra alors pour toi un ami chaleureux"(Ils s’articulent (FUSILAT), verset 34).
Ainsi donc, l’interaction du point de vue islamique correspond au dialogue et à l’émulation et non à un quelconque conflit ou à une quelconque lutte. Chez nous, l’interaction est un dialogue permanent et persévérant qui aspire au bien, à la justice et à la tolérance pour l’amour de l’humanité (Dr Abdulaziz Othman Altwaijri, “Le Dialogue pour la coexistence”, pp. 22-23, Dar Achorouk, le Caire, 1998).
Au surplus, l’interaction est de nature à préserver l’humanité du déclin civilisationnel dont l’Homme souffre depuis la dernière décennie du vingtième siècle. D’Oswald Spingler (le déclin de la civilisation) à Arnold Toynbee (Etude de l’Histoire) en passant par Yorkin (dynamismes socioculturels et crise actuelle), la plupart des grands philosophes de l’histoire affirment que malgré sa richesse sa puissance militaire et son humanisme apparent, la civilisation occidentale (laïque) souffre d’un certain nombre de maux. Cette civilisation a perdu sa capacité fédératrice, les choses s’y désintègrent plus qu’elles ne se soudent et les valeurs qui ont rassemblé les m peuples autour d’un idéal commun sont en train de s’émousser et de se vider de leur sens. Ces maux se sont généralisés de façon telle qu’ils ont miné tous les domaines de la vie occidentale moderne, le long fleuve tranquille qu’était l’Occident est devenu entièrement agité et pollué (Dr Khorchid Ahmed, “L’Homme et l’avenir de la civilisation d’un point de vue islamique”, p.615, Institution Al-Albayt pour la pensée islamique, Amman, Jordanie, 1994). En effet, c’est l’émulation civilisationnelle qui est à même d’assainir le fleuve de la vie et de l’expurger de toutes les impuretés occasionnées par la lutte des civilisations et la prédominance de la pensée matérialiste, laïque et irréligieuse sur le mode de penser et de vivre. L’émulation civilisationnelle constitue donc une alternative à la lutte.
Selon la conception islamique, les relations humaines se fondent sur la connaissance mutuelle, la coopération et l’unité. L’homme se doit d’agir pour le bien de l’humanité et l’obéissance à Dieu, indépendamment des questions raciales et ethniques : Dieu dit à ce propos : "Ô vous les hommes, nous vous avons créés d’un mâle et d’une femelle. Nous vous avons constitués en peuples et en tribus pour que vous vous connaissiez entre vous. Le plus noble d’entre vous, auprès de Dieu, est le plus pieux d’entre vous"(Al Houjourat, verset 13).
En terminologie coranique, la connaissance mutuelle revêt une signification beaucoup plus vaste. Ainsi Dieu a créé les êtres humains et les a constitués en peuples et tribus pour atteindre un but noble : celui d’établir des contacts entre eux et de se connaître. Le niveau suprême de ces relations étant l’échange du savoir et des connaissances avec tout ce que cela comprend comme valeurs profondes. Car l’écart entre les nations se rétrécit et les malentendus se dissipent à mesure que s’élargit le terrain d’entente et d’échange. En effet, la connaissance mutuelle a le pouvoir de conjurer les conflits et de dissiper les malentendus.
Quant à la piété, deuxième pilier des relations humaines, elle consiste, comme disait le Cheikh Chaltout, que Dieu l’ait en sa Miséricorde, à “éviter tout ce qui est de nature à lui porter préjudice ou de l’empêcher d’accomplir les bonnes œuvres pour son bien ici-bas et dans l’au-delà. Dans ce contexte, la piété ne signifie pas l’accomplissement de quelques actes bien spécifiques, il s’agit comme nous l’avons dit d’une piété qui préserve l’homme du Mal et l’aide à atteindre autant que possible un certain idéal. La piété engendre le discernement et permet de faire le distinguo entre le Bien et le Mal, l’utile et le nuisible, crée la science et la force qui incite au travail utile et aux bonnes mœurs. La piété est assimilée à un arbre et le discernement est son fruit.”(Cheikh Mahmoud Chaltout, “Exégèse du Saint Coran”, p. 571, Dar-ol Kalam, Le Caire).
Une conception aussi profonde et complète de la piété confirme l’importance de la coopération dans les rapports humains. Dieu dit : "encouragez-vous mutuellement à la piété et à la crainte révérencielle de Dieu. Ne vous encouragez pas mutuellement au crime et à la haine"(Al-Maida, verset 2).
La connaissance mutuelle incite les hommes à s’entraider pour le bien et la piété en tout temps et dans tout espace afin d’atteindre au bonheur d’ici-bas et de l’au-delà. Quant à la haine, elle engendre le mal, corrompt la bonne morale, conduit aux guerres et aux conflits et attise le feu qui consume la civilisation humaine.
Dans l’optique musulmane, luttes et antagonismes sont bannis au profit de l’émulation civilisationnelle qui, elle, relève de la volonté divine. Cela ne veut pourtant pas dire que la vie n’évolue que conformément aux valeurs du Bien, qu’elle est exempte de heurts, que l’homme vit dans le comble de l’idéal, que le Bien et le Mal ne se télescopent jamais. Ce que l’on entend par là, c’est que l’émulation désamorce la lutte, qu’à la longue, le Bien prend le dessus sur le
Mal et les civilisations, au lieu de lutter les unes contre les autres, doivent communiquer, se compléter et entrer en concurrence. Le Très Haut dit : "Dieu parachèvera sa lumière en dépit des incrédules"(En ligne, (AS-SAF) verset 8). Or, la lumière de Dieu signifie ici Volonté divine, foi en Dieu, défense des croyants, justice, vertu, bonne moralité, paix intérieure et paix sur terre. Ce sont là les ingrédients d’une civilisation qui œuvre pour le bien de l’humanité et ce, conformément au verset suivant : "Dieu est souverain en son commandement mais la plupart des hommes ne savent rien"(Youssouf, verset 21). Dans ce contexte coranique également, le commandement de Dieu signifie la volonté souveraine de Dieu qui instaure la paix, la justice, base de la civilisation qui assure le bien-être de l’homme et lui permet de créer et d’œuvrer pour le bien et de se développer sans se corrompre.
Selon la conception islamique, la lutte est une réalité contingente, voire une exception à la règle civilisationnelle. Elle va à l’encontre de la sainte nature humaine et fausse l’interaction, base de la civilisation islamique et alternative au chaos intellectuel et politique qui prévaut dans le monde d’aujourd’hui. De plus, cette interaction est de nature à faire face à la multiplication de concepts erronés, d’idées parasites et d’analyses tendancieuses qui engagent la pensée mondiale et la politique internationale vers des sentiers dangereux, ce qui n’est pas sans menacer le présent et l’avenir de l’humanité.
Propager l’idée de lutte ou de "choc civilisationnel" sert les intérêts de ceux qui veulent dominer le monde. Cette entreprise qui n’est nullement innocente ne sert aucunement les nobles objectifs propres aux valeurs constructives de la civilisation.
La conception islamique des relations entre les peuples du monde abonde dans le sens de la modération et du juste milieu. L’islam adopte en la matière une vision qui se démarque par son approche globale et sa profondeur ; il perçoit le dialogue à travers le prisme de la tolérance, l’unicité de Dieu et l’unité de la race humaine.
L’islam conçoit la lutte des civilisations comme une contingence historique où les forces du Bien triomphent toujours. La lutte des civilisations est à la fois la cause et le résultat du Mal ; le dialogue, lui, incarne le Bien et incite immanquablement à la paix et à la cohabitation.
Dans l’optique islamique, la lutte constitue l’antithèse du dialogue et non pas une alternative au dialogue. Aussi, la lutte est-elle surmontable car elle constitue l’exception à la règle des sociétés humaines. Quand bien même cette lutte imposerait sa loi, il arriverait un jour où elle ne sera plus car le dialogue s’inscrit plus dans la nature humaine.
A cet égard, la Oumma possède tous les atouts qui lui permettent de renouer avec son rôle dans l’édification de la civilisation moderne et de contribuer à sauver l’humanité des dangers qui la menacent. Elle est plus que toute autre civilisation habilitée à se distinguer sur les plans de la pensée et de la civilisation universelles à travers sa vision éclairée et sa mission civilisationnelle rayonnante et fructueuse. Pour ce faire, la Oumma doit mettre de l’ordre dans ses affaires internes, passer outre ses différends et activer ses formidables capacités dans le cadre de la solidarité et de la fraternité islamiques.
Le monde est aujourd’hui à la croisée des chemins ; il tangue sur l’océan de la mondialisation et sombre dans cette lutte des civilisations qui constitue une source d’angoisse et de menaces pour les peuples et les nations, contraints qu’ils sont à se plier aux quatre volontés d’une seule puissance. Et que dire si cette unique puissance, ayant perdu le sens humain du leadership, aspire à son bien propre au détriment des autres peuples ?