Chrétiens et musulmans: la réconciliation?

11:52 - September 10, 2008
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Rome(IQNA)- Un dialogue interreligieux d'ampleur historique est à l'œuvre depuis un an entre les chrétiens et les musulmans. Son origine? Le discours de Ratisbonne.
C'était il y a deux ans. Le 12 septembre 2006, le pape Benoît XVI, en voyage en Allemagne, livrait un discours sur la raison et la foi à l'Université de Ratisbonne. Un passage de cette lecture associant islam et violence allait soulever des polémiques et de fortes tensions avec le monde musulman. Cependant, le discours de Ratisbonne est aussi à l'origine d'un dialogue interreligieux d'une ampleur historique, passé largement inaperçu dans le monde francophone. Basé sur un appel à la paix adressé en octobre 2007 par 138 leaders musulmans aux principaux leaders du monde chrétien, ce dialogue commence à porter des fruits très concrets.
Fin juillet, des intellectuels et religieux musulmans et chrétiens étaient réunis à l'Université Yale aux Etats-Unis pour discuter de cet appel en forme de lettre ouverte, nommé «A Common Word between Us and You» (Une Parole Commune entre nous et vous, ndlr) et cosigné aujourd'hui par 268 éminents représentants du monde musulman. A la fin de cette assemblée, les participants ont publié une déclaration dans laquelle ils reconnaissent que «tous les êtres humains ont le droit de préserver leur vie, leur religion, leur propriété, leur vie intellectuelle et leur dignité. Aucun musulman ni aucun chrétien ne devrait refuser ces droits aux autres, ni tolérer le dénigrement ou la profanation des symboles sacrés, des figures fondatrices ou des lieux de culte des autres». Et début novembre aura lieu au Vatican le premier forum islamo-catholique basé sur «Une Parole Commune». Quarante-huit personnes y participeront, soit 24 représentants de chacune des deux communautés. Benoît XVI en personne recevra les participants.
L'initiative de ce dialogue interreligieux sans précédent dans l'histoire récente revient aux musulmans. Un mois après le discours de Ratisbonne, le 13 octobre 2006, 38 universitaires et religieux provenant de toutes les dénominations islamiques et écoles de pensée adressaient une lettre ouverte à Benoît XVI. Ils y réfutaient certains arguments du pape, donnaient quelques précisions sur la notion de djihad, et condamnaient les conversions forcées. Ils y affirmaient aussi la volonté de paix de l'islam. Un an plus tard, le 13 octobre 2007, à l'initiative du prince Ghazi de Jordanie, une nouvelle lettre ouverte était publiée, adressée cette fois à tous les représentants du monde chrétien. Ayant pour titre «Une parole Commune entre vous et nous», elle était signée par 138 personnalités du monde islamique, chiites et sunnites compris, provenant de tous les continents. Parmi ces personnalités, les grands muftis d'Istanbul, de Syrie, d'Egypte, de Jordanie, le président de l'Université Al-Azhar en Egypte, le secrétaire général de l'Organisation de la Conférence islamique, le fondateur et directeur de l'Institut Taba aux Emirats arabes unis, le recteur du département des études islamiques de l'Académie des sciences d'Iran (un ayatollah), de nombreux universitaires, des imams...
Les 138 signataires affirmaient qu'ensemble, chrétiens et musulmans «constituent plus de 55% de la population mondiale, ce qui fait de la relation entre ces deux communautés religieuses le plus important facteur contribuant à une paix significative dans le monde. Si les musulmans et les chrétiens ne vivent pas en paix entre eux, le monde ne peut être en paix.» «Une Parole Commune», tout en reconnaissant les différences qui existent entre les deux religions, établit comme base de cette paix l'amour du Dieu unique et l'amour du prochain, «des principes qui sont les fondations véritables des deux religions». Le texte affirme également: «En tant que musulmans, nous disons aux chrétiens que nous ne sommes pas contre eux et l'islam n'est pas non plus contre eux – tant qu'ils ne déclarent pas la guerre aux musulmans à cause de leur religion, qu'ils ne les oppriment pas et qu'ils ne les expulsent pas de leurs foyers. [...] Nous invitons les chrétiens à considérer les musulmans non contre eux mais avec eux.» A deux reprises, il souligne l'importance de la liberté de religion. Enfin, il lance cet appel: «Ne faisons donc pas de nos différences une cause de haine et de querelles entre nous. Rivalisons les uns avec les autres dans la piété et les bonnes œuvres. Respectons-nous les uns les autres, soyons bons, justes et aimables entre nous, et vivons dans la paix sincère, l'harmonie et la bonne volonté réciproque.»
Ce document a reçu un écho extrêmement positif dans les milieux chrétiens. Tous les leaders des principales dénominations chrétiennes y ont répondu, saluant son importance et son esprit d'ouverture. Parmi eux, Benoît XVI, l'archevêque de Canterbury Rowan Williams et le patriarche de Moscou Alexis II. Les principales Eglises réformées et évangéliques du monde ont aussi réagi positivement. Le Conseil œcuménique des Eglises également.
L'Eglise catholique a cependant manifesté quelques réticences dans un premier temps. Peu après la parution du document, le cardinal Jean-Louis Tauran, président du Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux, expliquait lors d'une conférence à Naples que «le dialogue théologique avec les musulmans n'est pas possible», trop de différences séparant les deux religions.
Cependant, le 25 octobre, l'Institut pontifical pour les études arabes et islamiques remarquait dans l'appel des 138 l'émergence d'une «attitude nouvelle et créative envers les textes du Coran et ceux de la tradition prophétique», ainsi qu'un «profond respect et une attention authentique» pour les chrétiens et leurs textes sacrés. Il soulignait la bonne foi des signataires, l'ouverture exprimée par leur appel, et leur volonté d'éviter la controverse. Le 19 novembre, le Vatican répondait officiellement à l'appel. Par l'intermédiaire du secrétaire d'Etat Tarcisio Bertone, le pape exprimait sa «profonde estime pour ce geste, pour l'esprit positif qui a inspiré le texte et pour l'appel à un engagement commun afin de promouvoir la paix dans le monde.» Tarcisio Bertone invitait le prince Ghazi à venir à Rome avec quelques signataires de l'appel, en vue de créer un groupe de travail commun. Le 5 mars 2008, décision était prise de créer un forum catholico-musulman permanent, qui se réunira une fois tous les deux ans.
Autre réponse spectaculaire: celle d'un important groupe d'intellectuels chrétiens de l'Université de Yale aux Etats-Unis, l'un des établissements d'enseignement supérieur les plus prestigieux dans le monde. Le 18 novembre 2007 paraît dans le New York Times un texte intitulé «Loving God and Neighbor Together: a Christian Response to A Common Word Between Us and You», appelé aussi «la réponse de Yale». Il est signé par 130 personnalités et occupe une pleine page dans le célèbre quotidien. Qualifiant «Une Parole Commune» de «lettre ouverte historique», les signataires saluent l'initiative musulmane et s'empressent d'accepter le dialogue proposé. Citant les Croisades et les excès de la guerre contre le terrorisme, ils reconnaissent également que de nombreux chrétiens ont «péché contre leurs voisins musulmans» dans le passé et le présent. Depuis, «la réponse de Yale» a été cautionnée par 500 leaders chrétiens, principalement issus du monde protestant anglo-saxon.
Plusieurs rencontres basées sur «Une Parole Commune» ont déjà eu lieu dans divers pays. Et d'autres sont prévues d'ici à la fin de cette année et courant 2009. Selon le site officiel de l'initiative (www.acommonword.com), les signataires réfléchissent à la possibilité de lancer un appel similaire aux juifs.
Une volonté de réconciliation a germé dans les esprits. Son importance historique est aujourd'hui reconnue par les plus importants représentants de l'islam et du christianisme. Le 29 juillet 2008, à l'ouverture de la conférence internationale de Yale consacrée à l'initiative musulmane, le professeur Miroslav Volf, directeur du Yale Center for Faith and Culture et initiateur de la «réponse de Yale», déclarait qu'une «Parole Commune» est probablement le document interreligieux le plus important de ces quarante dernières années». Il constatait encore que «le large soutien» dont bénéficie le document «dans la communauté musulmane et la réponse favorable qu'il a suscitée dans la communauté chrétienne suggèrent que nous sommes prêts pour un changement majeur dans les relations entre musulmans et chrétiens.»
Source: letemps
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