La vision de gens priant dans la rue suscite un malaise chez beaucoup de Français pour lesquels la religion relève de la sphère privée ou qui considèrent que l’espace public n’a pas à être le théâtre de rites religieux.
La France compte aujourd’hui 2.000 mosquées et lieux de prières pour une population musulmane estimée à 5 millions de personnes environ. Toutes ne sont pas pratiquantes, bien sûr, mais beaucoup dénoncent un manque d’édifices religieux, ressenti comme injuste à l’égard d’une communauté qui représente désormais près de 10 % de la population française.
Un véritable casse-tête pour les élus locaux, partagés entre leur volonté de ne pas voir leurs concitoyens musulmans réduits à prier dans des lieux indignes et la peur, s’ils leur accordent une aide trop voyante, de déplaire à une partie de leur électorat.
De nombreux Français, fidèles aux principes de la laïcité, n’acceptent pas que l’Etat intervienne dans le domaine religieux ou encore, de façon plus émotive, ont le plus grand mal à se faire à l’idée que l’on construise une mosquée en bas de chez eux.
Contraintes de respecter les dispositions de la loi de 1905, dite « de séparation des Eglises et de l’Etat », les collectivités locales jouent au chat et à la souris avec la justice administrative. Le plus souvent, elles financent indirectement la construction de mosquées par des subventions qui n’avouent pas leur nom: cessions de terrains à des prix dérisoires, enveloppes accordées à des associations à titre culturel mais utilisées à des fins religieuses. Il est vrai que ces mêmes associations sont, dans bien des cas, les seules à offrir des activités sportives, culturelles et sociales à des jeunes qui autrement seraient livrés à eux-mêmes.
Dalil Boubakeur - « Les Français ne sont pas plus racistes ni moins accueillants que les autres »
Dalil Boubakeur est le recteur de la Grande Mosquée de Paris depuis 1992. Il a également été le premier président du Conseil français du culte musulman (CFCM), de 2003 à 2008. Partisan d’un islam intégré à la société française, il est critiqué à la fois par les milieux fondamentalistes, qui lui reprochent notamment ses récentes prises de position contre le port de la burqa, et par les milieux laïques, qui dénoncent sa vision communautariste de la société française.
France-Soir: La Grande Mosquée de Paris a été construite en 1922 avec l’aide de l’Etat, une entorse de taille à la loi de 1905…
D. B.: A cette époque la France était une puissance musulmane. La décision a été prise en 1917, surtout en hommage aux populations venues en masse au secours de la France pendant la Première Guerre mondiale. Le Parlement et le Sénat ont agréé un financement de 500.000 F, une dotation versée à une association culturelle dont les statuts étaient déposés à la préfecture d’Alger.
-La censure, par le juge administratif, du projet de mosquée d’Alfortville est un cas d’école…
-La mosquée ? Il ne faut plus appeler ça mosquée. On construit des lieux pour les jeunes et pour des associations de quartier avec des salles de prière. Des lieux qui ont une vocation culturelle et sociale. La tendance dans l’administration, c’est qu’il faut diviser ces lieux en bâtiments relevant de la loi de 1905, les autres relevant de la loi de 1901 (sur les associations, NDLR). Ce sont ces derniers qui peuvent être financés par les pouvoirs publics. L’important, c’est de rattraper le retard pris dans la construction de lieux de prière et de cimetières confessionnels. Auparavant, 80 à 90 % des musulmans qui vivaient en France étaient enterrés dans leur terre d’origine. Aujourd’hui ils sont seulement de 30 à 40 %. Les familles tiennent désormais à avoir leurs défunts en France.
-Construire des mosquées pour éviter de nouvelles rues Myrha…
-On manque de lieux de prière, c’est clair, et il n’est pas normal que nos fidèles prient dans les rues ou dans les caniveaux, il faut aussi des lieux décents. Pour autant, il vaut mieux des mosquées de proximité, des petits lieux de culte plutôt que des mosquées cathédrales dont la gestion relève de la quadrature du cercle. Mais une mosquée se définit aussi par le personnel servant, c’est-à-dire des imams formés, d’où le problème de leur formation en France. Le risque de dérapage avec des imams autoproclamés est grand. Ils peuvent tenir des discours démagogues. Indépendamment des permis de séjour, il faudrait donc instaurer un permis d’exercer.
-Combien de musulmans vivent aujourd’hui en France ?
-Quatre à cinq millions de musulmans, selon les estimations. Un million et demi vivent en Ile-de-France et près de 500.000 à Paris.
-Combien de mosquées faudrait-il construire, selon vous, pour accueillir les pratiquants ?
-Il y a actuellement 2.000 mosquées en France. A mon avis, il en faudrait le double, il en faudrait 4.000.
-Pensez-vous que les Français non musulmans y soient prêts ?
-A chaque fois qu’un projet de mosquée est évoqué cela suscite un malaise dans la population. La construction d’une mosquée, c’est un style, une architecture, une culture. Je comprends bien qu’un minaret dans un paysage français est comme un nez au milieu de la figure, une chose qui gène le paysage traditionnel. Pourtant on ne dit que du bien du minaret de la mosquée de Paris. On ne vient pas vous demander : « Qu’est-ce qu’il fiche là ? » La population française n’est pas plus raciste ou moins accueillante que les autres. Il n’y a d’ailleurs pas un peuple plus accueillant pour les musulmans en Europe. A cause des extrémistes, les gens ont une mauvaise perception de ces constructions.
Source: francesoir