Tlemcen et l’architecture islamique: une herméneutique spirituelle

10:52 - September 20, 2010
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Algérie(IQNA)- Jugée exclusivement décorative, l’architecture islamique fut pendant longtemps dépréciée par les historiens de l’art, a souligné le docteur Besenouci El Ghaouti, interrogé jeudi dernier au sujet des journées d’étude organisées et inscrites dans le cadre de la manifestation Tlemcen, capitale de la culture islamique 2011.
«Ce n’est que vers la fin du dix-neuvième siècle (et particulièrement au début du siècle dernier) que, grâce aux différents courants d’idées avant-gardistes qui ont soufflé sur l’Europe, des chercheurs (spécialistes ou amateurs) ont commencé à s’intéresser à l’art de l’Islam et sont partis à sa découverte, notamment dans les pays sous domination coloniale», fera-t-il remarquer.
Ainsi, ajoutera-t-il, ils se sont farouchement attelés à sa description et tout autant à son intellection, son analyse et sa critique. Cependant, si certains d’entre eux se sont montrés impartiaux dans leurs jugements et ont laissé des approches scientifiques notables sur cet art d’autres, au contraire, n’ont pu résister à l’emprise des préjugés raciaux et culturels de l’époque.
Ils ont de la sorte volontairement occulté son savoir-faire technique et son importance civilisationnelle, et ont versé singulièrement dans le burlesque et la conjecture la plus apprêtée. «Cela dit, il faut remarquer que le recours de ces derniers - dans leurs tentatives d’appréciation de l’art musulman- à des paramètres qui lui sont totalement étrangers, ne pouvait que renforcer leur refus de le comprendre et les amener par conséquent à émettre des sentences faussées a priori.
Cet art, comme tous les autres, demeure en effet le support d’une expression culturelle particulière et, pour bien appréhender sa nature et sa substance, il faut investir les profondeurs de la philosophie qui l’inspire.»L’islam, selon notre interlocuteur, s’inscrit dans la continuité des religions chrétienne et juive, mais pour s’en démarquer il prêche un retour aux sources pures de la spiritualité.
Loin de ces dogmes essoufflant, jugés corrompus, il ne s’est jamais contenu dans une dimension franchement ecclésiastique. «Il est tout à la fois un culte religieux, un système social et une aire culturelle. Le Coran, dont il puise sa quintessence, est un hymne à la connaissance. Il invite à l’étude, associe la foi et le savoir, sans limiter ce dernier à la révélation ni l’asservir à ses buts.»
En effet, explique-t-il, l’islam, qui n’a vu le jour ni dans une société industrielle ni dans une société agricole, mais dans une société plutôt hostile au mode de vie citadin, a généré d’importantes institutions urbaines qui étaient autant de foyers de culture et de sciences, de chantiers intellectuels qui ont donné au savoir un essor sans lequel notre modernité ne serait pas.
Certes, les apports de l’islam à la connaissance universelle sont aussi nombreux que divers et constituent un riche héritage civilisationnel, mais la première place revient incontestablement à l’art dont l’architecture est une des manifestations centrales, sans doute la plus conforme à son intelligence.
L’art est la manifestation la plus voyante d’une civilisation comme celle de l’Islam évoquera-t-il, précisant qu’il reflète, à sa manière, ce qu’il y a de plus intérieur dans cette civilisation. Il existe du rapport vivant qu’il tisse avec la révélation religieuse et la philosophie.
«Il est insaisissable, même en ses formes les plus modernes, si l’on méconnaît la configuration dans laquelle il s’inscrit. Il reste inconnaissable si l’on n’identifie pas la sorte d’intimité qu’il entretient avec les autres discours de l’absolu. La situation islamique modifie considérablement le schéma hégélien qui soutient que l’art habite l’immédiateté sensible qui est son lieu originel et son lieu destinal. Elle attribue aux formes achevées de l’art islamique la place reconnue à la philosophie dans le système hégélien.
Elle leur reconnaît le pouvoir de manifester absolument l’absolu», a noté le Dr Besenouci. Pour déchiffrer ces formes, il faut donc tenir compte, entre autres, de l’interprétation du message spirituel de l’islam qui détermine le style de pensée des peuples musulmans, de l’héritage socioculturel des civilisations qui l’ont précédé et auquel il a imprimé sa propre marque après avoir fait son choix des éléments qui le servaient.
Autrement dit, «l’étude de l’art islamique - si elle est entreprise avec une ouverture d’esprit juste et dégagée de tout préjugé aléatoire - peut transcender le plan de la matière activée et conduire vers un essai de compréhension de certaines vérités spirituelles qui sont à l’origine de ce patrimoine culturel omniscient.
La matière que nous envisageons laisse subséquemment apparaître les trois sphères de l’esprit absolu, mais redistribuées et articulées par des relations originales. La religion se nourrit directement du contenu de la révélation, la philosophie en est la reproduction dans le cadre d’une pensée conceptuelle et systématique, l’art en est l’expression consommée dans des formes qui supplantent l’immédiateté intuitive et la disjonction conceptuelle».
Selon le chercheur, l’islam se développe dans un climat spirituel remarquablement déterminé par le phénomène du Livre saint. Cela impose de nouvelles définitions : la religion enseigne le contenu de la révélation déposé dans le Coran et reconduit dans les paroles prophétiques. La philosophie a pour quintessence le contenu révélé. Elle se veut l’herméneutique spirituelle de la révélation.
Dans le chapitre de la décoration dans l’architecture islamique, évoquant sa naissance et son développement en tant qu’activité artistique, le Dr Besenouci a affirmé que l’ensemble des activités dans lesquelles l’imagination de l’homme est engagée et qui donnent une forme et un sens aux matériaux utilisés est communément appelé «Art».
«Cette définition, si tant est qu’elle serait plausible, nous permet de penser que les arts sont très anciens, notamment le dessin dans ses configurations primitives (telles que les gravures et les peintures rupestres du Tassili, les grottes de Lascaux, d’Altamira, etc.) dont certaines manifestations ont plus de 10 000 ans.
C’est donc un langage de l’imagination qui correspondrait à un potentiel naturel que l’homme possède dans ses gènes et qu’il a tenté d’exploiter dès l’aube de l’humanité», analyse-t-il. Considérant la capacité native, qui est une propriété personnelle, et a connaissance, qui reste un acquis d’expériences exprimables et transmissibles, ces caractères nous autorisent, a-t-il dit, à présupposer trois niveaux de développement de l’art qui s’entrecoupent nécessairement avec les stades de l’évolution humaine et qui sont le niveau d’immaturité de l’idée et de la forme, le niveau d’adaptation de la forme à l’idée, ainsi que le niveau de supériorité de l’idée sur la forme.
«Ce dernier degré consacre ce qu’il est convenu d’appeler ‘‘l’art abstrait’’ qui fera son apparition dès le paléolithique supérieur - comme le montrent si bien les productions aurignaciennes, magdaléniennes ou solutréennes - mais qui ne connaîtra son vrai zénith et sa magnificence qu’avec l’art musulman», argue le chercheur.
La décoration dans l’architecture islamique inclut donc les formes décoratives : différentes silhouettes d’embellissement s’associant aux organes constructifs, se confondant avec eux pour former un ensemble artistique harmonieux (colonnes, arcs, voûtes, coupoles, porches, etc.), le langage des formes : l’effet d’harmonie est lié à des invariants plastiques (proportions, angles privilégiés, etc.), et il ne fait aucun doute que la géométrie dite «sacrée», régie par des lois statiques et constantes, est à l’origine de cet effet émotionnel que l’on ressent à l’intérieur d’une mosquée ancienne, ainsi que le décor plaqué : il constitue le signe distinctif de la décoration en art musulman avec ses matériaux variés : pierre, marbre, plâtre, bois, etc.Evoquant l’arabesque, le Dr Bensenouci indiquera que le refus de représenter des êtres animés, un goût de l’abstrait et des nombres ont conduit l’artiste musulman à cultiver un décor d’imagination plutôt que de réalisme.
C’est un décor de surface et non de volumes, régi par un canevas rigide, un fonds mathématique soucieux d’équilibre et de proportions. Il a la forme de flore, de polygonie (simple ou compliquée), d’épigraphie (dure ou tendre) mariée parfois aux ornements géométriques et floraux. A cela s’ajoute l’entrelacs qui se compose de lignes entrecroisées en saillies ou profondes, sur un jeu de fond subtil (ex : le quadrillé losangé) ; les stalactites qui demeurent l’élément ornemental le plus caractéristique du décor architectural en islam.
A ce sujet, le Dr Bensenouci a dit que la morale de l’art islamique se base sur trois principes fondamentaux: il s’agit de la relation de l’homme avec son Créateur, de la relation de l’homme avec autrui et la nature, de la relation de l’homme avec lui-même et son aspiration au prototype universel.
«Le musulman intériorise ainsi trois vertus spirituelles nécessaires à son équilibre mental qu’il puise dans le Coran. Ce sont l’humilité, la générosité, la droiture. Ces trois vertus conduisent à l’union spirituelle avec la source d’où il procède et c’est par le signe que l’homme s’anime afin de pénétrer les réalités contenues dans les choses. Il s’exprime alors par le symbole.»
De la fréquentation des monuments des pays d’islam, il ressort cependant que l’art en général - s’il conserve ça et là un air de parenté indéniable, dû au principe même de la religion - n’est ni immuable ni partout identique à lui-même. C’est une «chose» vivante qui s’est renouvelée comme tout ce qui vit et s’est diversifiée en autant d’écoles qu’il y eût de civilisations touchées par l’islam.
Source: latribune
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