Dans sa maison de la ville indienne de Bhopal, Safia Akhtar prête l’oreille aux drames les plus intimes vécus par ses voisins.
Pas moins de trois jours par semaine, des femmes passent sa porte pour se plaindre de leurs époux adultères, de leurs beaux-parents machiavéliques, d'être abandonnées, ou de la maltraitance qu'elles subissent.
Safia Akhtar, qui est grand-mère, entend toujours les deux parties avant de rendre la justice dans chaque litige, suivant les préceptes du Coran.
Elle est une femme juge de la charia.
Elles sont rares en Inde, mais cette situation est en train de changer rapidement : un mouvement de femmes musulmanes, lasses des pratiques misogynes dans leurs communautés, a pris à bras le corps ce problème de la justice islamique.
Zakia Soman, une militante de premier plan, fait partie des femmes qui mènent la charge. Son organisation, Bharatiya Muslim Mahila Andolan, ou Bmma, se bat en faveur du droit des femmes musulmanes depuis près d’une décennie et forme aujourd’hui les femmes "cadis" les plus qualifiées en Inde. Ces juges islamiques gèrent les mariages, divorces, et autres problèmes personnels au sein des communautés musulmanes. Safia Akhtar fait partie de la toute première classe inaugurale de trente femmes dans ce centre de formation.
"Des voix différentes se font aujourd’hui entendre au sein de la communié musulmane en Inde, réclamant la justice et l’égalité pour les femmes. Et la chose la plus importante est qu’il y a de plus en plus de femmes musulmanes qui joignent leurs forces [au changement]", se félicite Zakia Soman.
Bien que l’Inde soit une démocratie laïque, le gouvernement autorise chaque groupe religieux à gérer les problèmes personnels de sa communauté, comme les mariages, les divorces et les héritages. Pour les presque 180 millions de musulmans indiens (c’est la plus vaste communauté en Inde et la plus importante population musulmane au monde derrière la communauté musulmane d’Indonésie), ces affaires sont souvent traitées par des hommes cadis qui perpétuent des pratiques "barbares" et "anti-coraniques" comme la polygamie et les mariages d’enfants, selon Zakia Soman.
Zakia Soman et ses collègues ont été témoins des conséquences dévastatrices de ces pratiques traditionnelles et en ont conclu que les problèmes qui touchent les femmes musulmanes en Inde n’ont rien à voir avec l’islam, mais tout à voir avec les hommes.
"Le Coran promeut une justice respectueuse des femmes", assure Zakia Soman, arguant que les pratiques associées à l'islam les plus tristement célèbres, comme celles relatives à la misogynie, ne sont "nulle part dans le Coran".
Afin de rééquilibrer les rapports de force entre les sexes, Zakia Soman et ses collègues ont lancé le Darul Uloom Niswaan, un centre de théologie islamique qui propose un programme de formation à la fonction de cadi dédié aux femmes, qui a débuté l’année dernière.
atlantico