12:54 - October 21, 2021
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Téhéran(IQNA)-M. Hedhili Mansar, universitaire et chercheur tunisien estime que « Fêter la naissance du prophète est l’occasion idéale pour souhaiter et espérer une renaissance de la paix, en nous-même d’abord, mais aussi dans un monde devenu méconnaissable à cause des guerres et des conflits ».

Dans une interview exclusive accordée à l’Agence Internationale de Presse Coranique (IQNA), à l’occasion de la semaine de l’unité islamique, M. Hedhili Mansar, universitaire, enseignant et chercheur tunisien a répondu à quelques questions sur la nécessité de l’unité au sein des musulmans et les défis qui font obstacle à l’unité des pays islamiques.

Ce qui suit est le texte intégral de cette interview : 

Nous sommes à l’anniversaire de la naissance du Noble Prophète de l’islam (psl).Quel a été le message du Prophète Muhammad (psl) ?

Les messages prophétiques ont depuis toujours, été des messages de paix. Le message du prophète Mohammad ne constitue donc pas une exception. Bien au contraire, il insiste davantage sur ce message initial et excelle à démontrer et à prouver que la vie de l’homme sur terre, ne peut durer et se maintenir que proportionnellement au maintien de la paix. Il faut cependant prendre en considération le fait que la paix que conçoit l’Islam, à travers le texte coranique mais aussi le comportement du prophète, touche différents domaines.

Il y a une paix intérieure, une paix personnelle et individuelle qui signifie être en paix avec soi-même, être dans le calme et la quiétude, loin des envies nocives, de l’avidité, de l’insatisfaction, de l’hypocrisie et de la culpabilité. Il ne faut pas sous-estimer le sentiment de bien-être psychologique car c’est bien à partir de ce sentiment que nous réussissons et participons à la vie familiale, communautaire et sociale. Il y a aussi une paix sociale tributaire de la paix intérieure, mais qui dépasse l’individu pour se consacrer à des attitudes et pratiques morales, vertueuses et bienfaisantes.

Il y a et presque par conséquence, une paix encore plus vaste et immense qui concerne la présence de l’homme dans le monde. L’homme participe à une création qui, malgré sa pluralité et sa diversité, est l’œuvre miraculeuse d’un Dieu unique. L’homme doit respecter la création et vénérer ce Dieu créateur. Ce respect ne peut que prendre une forme de paix.

La formule de salutation consacrée par l’Islam : « Assalamou-Alaykom » est un condensé de l’Islam dont les lettres évoquent aussi la paix. Il s’agit d’un condensé de l’Islam mais aussi d’un enseignement philosophique et moral qu’il faudrait méditer sérieusement en ces temps très belliqueux. Fêter la naissance du prophète est l’occasion idéale pour souhaiter et espérer une renaissance de la paix, en nous-même d’abord, mais aussi dans un monde devenu méconnaissable à cause des guerres et des conflits.

Pourquoi la communauté islamique souffre tant? Nous sommes actuellement confrontés au problème de l’islamophobie dans les pays occidentaux. Nous sommes divisés chez nous, dans les pays musulmans. Les pays musulmans ont des problèmes les uns avec les autres et de l’autre côté il y a des problèmes entre chiites et sunnites aussi. Quelle est l’origine de tant de maux ?

L’homme a été créé libre et libre il restera. Il est capable de faire le Bien comme le Mal, de faire preuve d’intelligence comme de bêtise. Il est tantôt angélique tantôt diabolique. C’est dire qu’il oscille entre deux pôles opposés, et il est le seul à être dans cette situation particulière. Nous ne pouvons pas constater cela dans les étoiles, les galaxies, les animaux ou la végétation. Il faut envisager l’Histoire de l’Humanité sous cet angle précis. Cette dernière est parfois capable de transcendance et d’élévation spirituelle, et parfois, elle s’adonne à la violence la plus destructrice et sanguinaire.

La naissance du Prophète (psl) est la renaissance de la paix

Il y a des cycles historiques qui parfois, s’étendent sur des siècles. Nous sommes actuellement dans un cycle excessivement matérialiste avec un net recul des religions et de la spiritualité au profit de philosophies et d’idéologies prônant un bonheur facile, immédiat et surtout terrestre. IL y a actuellement, une économie de marché qui est la conséquence directe d’une philosophie, d’une morale de marché et d’une conception de l’Homme qui le réduit à sa stricte matérialité et à ses besoins physiques, loin des questions sur l’existence et le sens de la vie.

C’est ainsi que va le monde depuis des siècles et les musulmans, comme toutes les sociétés disposant d’un héritage religieux, sont dans la même situation ! Ils n’arrivent pas, à partir de leur héritage islamique, à constituer une alternative solide malgré les possibilités sérieuses qui existent. Il nous manque pour mener à bien cette tâche délicate, une nouvelle pédagogie.

Nous nous évertuons par des moyens archaïques, à communiquer avec un monde hautement modernisé d’où nos échecs et notre incompatibilité. L’Islamophobie est un phénomène complexe et il serait vain d’y voir une simple marque d’hostilité occidentale envers les musulmans. Cette hostilité existe sans nul doute, mais elle n’explique pas le phénomène dans sa complexité. Nous participons en tant que musulmans, à l’aggravation de l’Islamophobie, avec la promotion et la diffusion de messages haineux et racistes, cela même dans les sociétés occidentales qui nous accueillent, nous logent et nous soignent, alors que nos sociétés musulmanes d’origine sont dans l’incapacité de subvenir aux besoins les plus élémentaires de leurs habitants.

Nous avons participé à la création de cette image dans l’imaginaire des sociétés occidentales, du musulman cruel. Pire encore, l’occidental moyen aujourd’hui, pense que plus le musulman pratique sa religion plus il est dangereux et meurtrier. Sans doute, les milieux sionistes et impérialistes sont pour quelque chose dans cette évolution catastrophique de la situation ainsi que les médias dans cette campagne de dénigrement et de culpabilisation de l’Islam et des musulmans, mais son point de départ, dans une large mesure, est le mauvais comportement de quelques musulmans.

Les musulmans aujourd’hui, sont divisés au niveau religieux, culturel et géographique, et l’Islam que les musulmans ont en héritage, ne semble pas constituer un axe de ralliement et d’unification solide. Nous assistons depuis plusieurs décennies, à un éveil islamique certes, mais cet éveil est plus une réaction à une crise généralisée des sociétés dites musulmanes, qu’une action confiante, méthodique et efficace. Le chiite entend un retour au chiisme, le sunnite, un retour au sunnisme.

Dans les deux cas, il s’agit d’un retour stérile à l’histoire, combien chaotique des musulmans, et non à l’Islam authentique. La crise, du moins nous le pensons, est là, et nous ne considérons comme solution qu’une critique courageuse de notre héritage culturel musulman et surtout d’une reconsidération radicale d’une histoire faussement qualifiée d’islamique. Il faut penser l’Islam et les musulmans dans une perspective d’avenir. Nous nous sommes jusqu’à présent, contentés de penser l’Islam et les musulmans, dans le passé.

Les hommes politiques suivent des intérêts qui divisent parfois les pays islamiques les uns des autres. Quel est le devoir des savants, des hommes de culture et des religieux pour recourir à la corde de l’unité et mettre en valeur les intérêts plus profonds de la communauté musulmane ?

Nous oublions, tellement nous sommes pris dans un périlleux tourbillon politique, que l’essentiel n’est pas politique. Il suffit de se rappeler les débuts de l’Islam pour comprendre cette simple évidence. Le prophète n’était ni monarque ni empereur, il était prophète et messager, et sa mission concernait les proches et les autres.

Certes, il avait un rôle politique et administratif à remplir, et des responsabilités envers sa communauté, mais il devait surtout former un être humain nouveau, sur des bases nouvelles issues d’une vision coranique du monde. La politique exercée ou expérimentée à Médine et à la Mecque, était aussi nouvelle et innovante, et s’articulait autour de la fraternité des croyants, de leur solidarité et d’une foi inébranlable qui les obligeait dans tous leurs états et gestes, à être à la hauteur de l’Islam et à chercher bénédiction auprès d’un Dieu miséricordieux mais juste.

L’Islam devient politique après un engagement spirituel et moral sincère et authentique. Sans cet engagement, le politique n’est pas islamique. Il se trouve que des générations successives de musulmans ont trahi ce principe et se sont engagées sur la voie d’une politique exempte de religiosité sincère et de spiritualité pure et désintéressée.

La politique ne peut, sous l’angle des principes fondamentaux de l’islam, être considérée comme une fin ultime, elle n’est qu’un moyen, moyen indispensable certes, qui ne doit pas nous aveugler. Nous assistons actuellement, à un exercice du politique chez des militants islamistes, sans racines véritables dans l’Islam. L’Islam n’est qu’un masque ou une couverture. Cela explique d’une part nos échecs et d’autre part, la poussée effrayante et gravissime, des groupes fanatiques et extrémistes. Nous devons, dans nos sociétés musulmanes, repenser la relation entre l’Islam et la politique non pour l’annuler ou la nier, mais pour la corriger, sauver l’Islam et promouvoir une politique capable d’apporter à nos populations, des réponses convaincantes à ses nombreuses crises.

Quels sont les efforts qui ont été déployés chez vous, en Tunisie, pour assurer l’unité de la communauté musulmane ?

La Tunisie a une longue histoire et a connu au fil des millénaires et des siècles, différentes cultures et civilisations. Sa position géographique, au sud de la méditerranée et ouvrant sur l’Afrique, a fait d’elle un carrefour stratégique favorisant la circulation des idées et des cultures dont bien sûr l’Islam. Depuis, la Tunisie est musulmane, et c’est l’Islam qui constitue son identité, sa pensée, ses mœurs et ses aspirations. Le pays a connu la colonisation, notamment la colonisation française.

C’est à partir de ce moment-là que la relation de la Tunisie avec son héritage islamique est devenue problématique et parfois difficile. La modernisation rapide du pays, inéluctable à cause de notre proximité avec l’Europe, ainsi que l’apparition d’une élite occidentalisée, ont désarçonné les anciennes structures et causé un déséquilibre psychosocial et moral.

Au cours des années 70, le débat sur l’Islam a ressurgi avec des revendications culturelles et politiques virulentes, et des contestations parfois excessives. Ce débat sur l’Islam n’a pas été calme et serein, et était accompagné de tensions qui persistent aujourd’hui. Au cours des dernières années, et à cause d’une effervescence sociale politique, les positions des différents partis tunisiens se sont radicalisées et l’Islamisme tunisien s’est trouvé dans une position délicate, trop engagé en politique et incapable de résoudre les problèmes.

L’évolution de la situation dans la région, notamment en Libye, en Irak et en Syrie, a radicalisé les positions de groupuscules violents et fanatiques. C’est ce qui explique pourquoi des Tunisiens par milliers, majoritairement jeunes et manipulés, ont pris part à des combats à des milliers de kilomètres de la Tunisie. Le pays prend de plus en plus conscience de la gravité de cette situation, et tente par différents moyens, de trouver les solutions adéquates. La tâche est difficile mais non désespérée. Il y a une complexité de la crise face à laquelle il faut faire preuve de patience, d’intelligence et d’imagination. La question n’est pas seulement politique et ce n’est pas par des moyens exclusivement politiques que nous garantirons une sortie de crise.

Qu’est ce qu’il faut faire pour résoudre le problème du takfirisme et du terrorisme y lié, qui a tant nui à l’image de l’islam dans le monde ?

Le « takfirisme » ne date pas d’aujourd’hui et n’est pas une spécialité musulmane. A partir du moment où nous nous donnons entièrement raison, nous ne sommes pas loin de penser que les autres sont nécessairement dans le tort, totalement et entièrement. Pour les religieux, avoir raison et être dans le tort, sont rapidement convertis ou traduits par « être dans la foi » et « être en dehors de la foi ».

Celui qui est dans le takfirisme, pense qu’il a exclusivement raison et que sa foi et ses croyances ne sont pas seulement les meilleures mais aussi les seules. Ainsi, toute croyance, si elle n’est pas pensée de manière relative et dans un esprit de sérénité et d’ouverture, conduit inéluctablement au fanatisme, au racisme et au takfirisme. Il y a un takfirisme musulman certes qui est actuellement particulièrement effervescent, mais le christianisme a aussi connu des guerres de religions, preuve que le phénomène n’est pas particulièrement islamique.

Sans doute, ce courant cherche ses fondements dans différentes religions et différentes orthodoxies, mais ce qui le fonde, à chaque fois, ce sont des stratégies de pouvoir, de domination et d’hégémonie. Une confession (sunnite ou chiite par exemple) pour dominer, va recourir au takfirisme sous différentes formes. Une religion (judaïsme, hindouisme, bouddhisme, christianisme et Islam par exemple) pour dominer, recourt aussi au takfirisme comme technique ou ruse de domination.

Quand j’affirme l’authenticité de ma foi et annule celle des autres pour m’imposer comme maître absolu, je m’appuie sur une autorité religieuse symbolique au départ mais qui devient rapidement politique. Le takfirisme devient ainsi une arme politique redoutable. La preuve, en terre d’Islam et depuis quelques décennies, il est l’arme de déstabilisation la plus redoutable. Actuellement, il y a une alliance entre l’impérialisme, le sionisme et le takfirisme dans les pays du Golfe [persique]. Preuve, une fois encore, que le takfirisme est d’essence politique et qu’il est loin d’être authentiquement religieux.

par Parvaneh Salehi

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