Dans un entretien accordé à Genève en décembre 2025, le politologue et sociologue Jean-François Bayart analyse le regain du religieux dans le monde contemporain. Professeur à l’IHEID et titulaire de la chaire «Religion et politique dans le monde contemporain», il invite à dépasser les idées reçues: l’omniprésence du religieux dans le discours politique ne signifie pas un retour massif de la foi dans les pratiques individuelles.
Selon lui, l’affirmation visible des signes religieux n’est pas incompatible avec la sécularisation, l’attachement à la science ou la liberté des mœurs. Le religieux peut répondre à des logiques multiples: quête identitaire, distinction sociale, engagement politique ou simple appartenance symbolique. Démêler ce qui relève de la foi et ce qui relève du pouvoir demeure donc complexe.
Jean-François Bayart identifie trois facteurs majeurs au regain actuel du religieux. D’abord, la faillite des grandes idéologies politiques, qui laisse la religion disponible comme offre de sens et de mobilisation. Ensuite, la stigmatisation, notamment de l’islam et du judaïsme, qui renforce les appartenances religieuses. Enfin, le triomphe du néolibéralisme, en fragmentant les sociétés et en creusant les inégalités, pousse les individus vers des valeurs refuges souvent formulées en termes religieux.
Ce phénomène n’est pas nouveau. Il s’inscrit dans l’histoire longue du passage des empires aux États-nations, lorsque la citoyenneté s’est progressivement définie selon des critères ethnoreligieux, faisant de la religion une ligne de fracture politique. Aujourd’hui encore, de la Russie à l’Inde, d’Israël à l’Europe, cette logique reste à l’œuvre.
Pour Bayart, il ne s’agit pas d’un «retour de Dieu», mais d’une révolution conservatrice globale qui instrumentalise la religion. Dans la plupart des contextes, conclut-il, «César occupe bien plus de place que Dieu»: la religion sert avant tout de véhicule au pouvoir et au nationalisme.