
Une voix grave, vibrante, empreinte d’humilité et de ferveur, qui précédait l’appel à la prière du maghrib et accompagnait les instants les plus intenses du jeûne. Ce 14 février marque l’anniversaire du décès du cheikh Sayed Mohamed Naqshbandi, maître incontesté de l’ibtihal religieux et figure emblématique des soirées ramadanesques.
Né en 1920 dans un village du gouvernorat de Daqahliyah, en Égypte, il grandit dans un environnement profondément spirituel. Sa famille s’installa ensuite à Tahta, en Haute-Égypte, où il mémorisa le Coran et s’initia aux invocations soufies au sein des cercles de dhikr de la confrérie Naqshbandiyya. Son père, le cheikh Mohamed Naqshbandi, était une figure religieuse respectée et dirigeait cette voie spirituelle. C’est dans ce creuset que se forgea la personnalité d’un homme appelé à devenir une référence majeure du chant religieux.
Une voix devenue symbole du Ramadan
Le mois de Ramadan en Égypte est indissociable de la voix de Naqshbandi. Ses invocations, diffusées à la radio peu avant l’adhan du maghrib, faisaient partie du rituel quotidien des familles réunies autour de la table de l’iftar. Sa voix captivante, puissante et profondément émotive touchait les cœurs et élevait les âmes.
Naqshbandi ne se contentait pas de réciter : il vivait chaque mot. Ses supplications semblaient jaillir du cœur, traduisant une sincérité rare. Les fidèles répétaient ses paroles avec respect, portés par l’intensité spirituelle de ses interprétations. Il fut rapidement surnommé « la voix humble », « le rossignol divin » ou encore « l’imam des chantres religieux ».
Son érudition nourrissait son art. Grand lecteur des œuvres de Mustafa Lutfi al-Manfalouti, Abbas Mahmoud al-Aqqad et Taha Hussein, il avait mémorisé des centaines de vers de l’imam al-Boussayri, d’Ibn al-Farid et d’Ahmad Chawqi. Cette culture littéraire enrichissait ses performances et donnait à ses ibtihal une profondeur exceptionnelle.
Le célèbre prédicateur et penseur Mustafa Mahmoud, dans son émission « Science et Foi », décrivit sa voix comme unique, incomparable à toute autre. Les spécialistes de la musique et de l’enregistrement considèrent encore aujourd’hui qu’il possédait l’une des voix les plus vastes et les plus puissantes jamais captées en studio.
Une collaboration historique avec Baligh Hamdi
L’un des tournants majeurs de sa carrière fut sa rencontre inattendue avec le compositeur Baligh Hamdi, à l’occasion d’une cérémonie organisée par le président Anwar Sadat. Aucun événement officiel n’était complet sans la présence de Naqshbandi. Lors d’une réception liée aux fiançailles du fils de Sadate, le président demanda que l’on fasse entendre Naqshbandi aux côtés de Baligh Hamdi.
Au départ, le cheikh se montra réticent. Il hésitait à collaborer avec un compositeur réputé pour ses mélodies populaires et dansantes. Il confia même à Baligh Hamdi qu’il lui serait difficile d’entendre dire que Naqshbandi chantait sur ses airs. Pourtant, la persuasion du musicien transforma cette réserve en une coopération féconde.
Ensemble, ils produisirent six invocations religieuses, qui constituent aujourd’hui le socle de son héritage artistique. La plus célèbre demeure « Mawlaya », dont les premières notes évoquent immédiatement sa silhouette et son timbre incomparable. Cette œuvre est devenue un classique intemporel du patrimoine spirituel égyptien.
Parallèlement, Naqshbandi enregistra de nombreux ibtihal pour la radio égyptienne, devenant la voix emblématique précédant l’adhan du maghrib pendant le Ramadan. Il se produisit également aux côtés de grands récitateurs du Coran, notamment Abdul Basit Abdus Samad, lors de concerts en Égypte et à l’étranger. Avant chaque Ramadan, il parcourait plusieurs pays arabes pour animer les nuits sacrées par ses supplications.
Sayed Mohamed Naqshbandi s’éteignit en 1976 à l’âge de 55 ans, sans avoir souffert d’une maladie particulière. Peu avant sa mort, il rédigea son testament et demanda à être enterré aux côtés de sa mère, dans le cimetière de la confrérie Khalwatiyya à al-Basatin. Fidèle à son humilité, il souhaita qu’aucune cérémonie funéraire officielle ne soit organisée, préférant de simples avis de décès dans les journaux.
Aujourd’hui encore, sa voix continue d’accompagner les instants les plus spirituels du Ramadan. Elle demeure un héritage vivant, un pont entre la tradition soufie et la mémoire collective, rappelant que la sincérité et la foi peuvent transformer une voix humaine en écho éternel.