Une ville de saints
Damas a le privilège d'offrir un dernier séjour à un nombre impressionnant de défunts dont la mémoire est vénérée par les Musulmans (1). À l'intérieur même de la salle de prière de la Mosquée des Omeyyades, un édicule abrite la tête du prophète Yahyâ (Jean-Baptiste). Dans une salle jouxtant la cour, c'est la tête du petit-fils du Prophète – sur lui la paix ! –, al-Husayn, le martyr de Kerbela, que la tradition dit être ensevelie. De tous les membres de la famille du Messager, de ses Compagnons, des savants, des vertueux et des autres Amis (walî) de Dieu dont il est possible de visiter les tombes dans la capitale syrienne, sans doute Muhyî l-Dîn Ibn ‘Arabî est-il celui dont le nom vient le plus spontanément à l'esprit (2). Ne serait-ce que parce que, au flanc du Mont Qasyûn, tout un quartier de l'ancien faubourg de Sâlihiyya porte son nom, « Muhyî l-Dîn », et qu'il s'inscrit donc en grand sur l'enseigne ou le pare-brise de tous les minibus et taxis collectifs qui y montent depuis le centre-ville…
Natif de Murcie, en Andalousie (560/1165), Ibn ‘Arabî passa une partie de sa vie dans l'Anatolie seljuke et mourut à Damas en 638/1240. En 922/1516-923/1517, lors de sa conquête de la Syrie et de l'Égypte mamlûkes, le sultan ottoman Selim II fit construire autour de sa tombe l'imposant complexe funéraire qu'on voit aujourd'hui: le mausolée à coupole verte et la vaste mosquée en pierre multicolore avec portail monumental, cour à fontaine centrale, salle hypostyle et minaret octogonal à deux balcons décorés de stalactites. La faveur impériale ainsi témoignée au « Shaykh al-Akbar » contribua assurément au développement d'un culte. Il suffit de passer quelques moments au tombeau d'Ibn ‘Arabî pour mesurer la force d'attraction qu'il exerce encore. Les petites gens du quartier s'y rendent au cours de leurs emplettes quotidiennes. On y vient aussi du centre de Damas et de toute la Syrie. On y rencontre des Musulmans de tous les continents et même des Occidentaux non musulmans. Une telle notoriété embarrasserait-elle l'intéressé? En 1271 de l'Hégire (1854-1855), un pacha turc fit graver l'inscription suivante en beaux caractères dorés sur une plaque de marbre, en haut de l'escalier descendant vers le mausolée : « Le Shaykh le plus grand a dit – sanctifié soit son être secret ! : “Tout temps s'honore de quelqu'un d'unique du fait de qui il est sublime. Je serai, moi, pour ce qui reste du temps, ce quelqu'un d'unique” (Qâla l-shaykh al-akbar quddisa sirru-hu : Fa-li-kulli ‘asr wâhidun yasmû bi-hi, wa-anâ li-bâqî l-‘asri dhâka l-wâhidu) ». En toute humilité…
Inutile de chercher le nom d'Ibn Taymiyya sur une enseigne de minibus damascène ! Ce serait également en vain qu'on demanderait à un chauffeur de taxi de vous conduire à sa tombe. Alors même que le Shaykh de l'Islam mamlûk est un des principaux ulémas de l'Islam classique morts à Damas, il n'y semble assurément plus très connu et bien peu nombreux sont ceux qui auraient la moindre idée de l'endroit où il est enterré. Surprenante destinée, quand on se souvient de l'extraordinaire événement que furent ses funérailles !
Source: Saphirnet.Info