Le "grand mufti" Ali Bardakoglu est le président de la « direction des affaires religieuses », une administration rattachée au premier ministre turc avec ses fonctionnaires et ses finances publiques. Cet organisme d'Etat est chargé de vérifier toutes les activités des mosquées et des facultés de théologie musulmane.
Créateur de la Diyanet en 1924, le professeur Bardakoglu multiplie depuis des années les conférences, discours et colloques - avec le patriarcat orthodoxe d'Istanbul, notamment - sur les thèmes chers à la République "laïque" de Turquie : la solidarité, l'unité nationale, mais aussi la tolérance. Après avoir souhaité que le pape annule sa visite à moins de faire amende honorable, il s'est rangé à la raison d'Etat : une annulation aurait certainement été exploitée par les adversaires de l'entrée de la Turquie en Europe, alors que le maintien de la visite, décidé aussi par le Vatican, ne fait peser qu'un risque potentiel.
Désormais, Ali Bardakoglu, considéré comme un "religieux éclairé" par les intellectuels turcs libéraux, assure que même si la venue du pape n'efface pas le choc douloureux subi par les musulmans, il est nécessaire d'aller de l'avant et de l'accueillir dans le respect des règles de l'hospitalité propres à la Turquie. "Je pense que le pape devrait dire que ni l'islam ni la chrétienté ne sont sources de violences (et que) celles commises au nom de la religion sont le fait d'humains dévoyés. Je crois qu'il partage cette vision, et le dire serait de l'intérêt de toute l'humanité", a-t-il déclaré au quotidien turc Zaman.
En 1998, les militaires ont chassé du pouvoir les islamistes de Necmettin Erbakan, et l'armée tient toujours sous surveillance le gouvernement de l'ancien élève de ce dernier, Tayyip Recep Erdogan, converti au "libéralisme conservateur". Lequel n'a jamais tenté, comme il aurait pu le faire avec sa grande majorité parlementaire, de changer la Constitution pour permettre des avancées "islamiques".
En outre, si le gouvernement Erdogan, avec la Diyanet comme bras religieux, a un monopole théorique sur la vie de l'islam en Turquie, il doit le partager de fait avec de multiples autres pouvoirs : diverses confréries sunnites autonomes - certaines très puissantes notamment dans les médias - qui ont refait surface depuis plus d'une vingtaine d'années, et des millions d'Alévis - importante minorité dont l'islam hétérodoxe, chiite et surtout très libéral, n'est toujours pas reconnu par la Diyanet.
Extrait d’un article du magasine « Le monde »