Singapour: l'Etat et les religions

10:52 - November 13, 2007
Code de l'info: 1601061
Singapour(IQNA) - Singapour est loin de se désintéresser du rôle des religions sur son territoire: le gouvernement entend promouvoir une "harmonie religieuse" et développe dans ce cadre une active gestion de la diversité religieuse de ce pays multi-ethnique.
Sous la direction de Lily Kong, une géographe qui s'intéresse depuis longtemps aux relations entre espace et religions, plusieurs chercheurs de l'Université nationale de Singapour ont présenté lors d'une session de l'International Convention of Asia Scholars (ICAS) à Kuala Lumpur leurs observations sur l'Etat et les religions à Singapour.
Ville-Etat de plus de 4 millions d'habitants, Singapour est, selon sa Constitution, un Etat séculier, dans le sens où il entend exercer une neutralité à l'égard des différentes religions. Kong explique que "Singapour est [un Etat] séculier dans la mesure où aucune religion n'est identifiée comme religion officielle de l'Etat. En outre, un principe clé de la politique séculière de l'Etat est que la religion et la politique doivent être maintenues strictement séparées. Les groupes religieux ne devraient pas s'aventurer en politique et les partis politiques ne devraient pas utiliser les sentiments religieux pour recueillir un soutien populaire. Si des membres de partis politiques participent au processus politique démocratique, ils doivent le faire en tant qu'individus ou membres de partis politiques, pas en tant que dirigeants de groupes religieux."
L'un des aspects de la gestion des groupes religieux par l'Etat à Singapour est le contrôle de l'espace. Le territoire est exigu (4,5 millions d'habitants sur près de 700 kilomètres carrés): les autorités entendent que celui-ci soit utilisé de façon rationnelle. Cela a également des conséquences pour les religions: la planification alloue une superficie déterminée pour la construction de lieux de culte de chaque religion par rapport au nombre d'unités d'habitation. Dans le cas du christianisme, où les besoins sont plus grands en raison du nombre plus important de dénominations, cela entraîne une compétition interne entre groupes chrétiens, car il y a plus de groupes qui désirent bâtir un lieu de culte chrétien que de terrains disponibles (un site destiné à une église ne peut être revendiqué pour une mosquée ou un temple hindou, mais les différentes communautés chrétiennes peuvent chacune essayer de l'obtenir). Il est possible de convertir un édifice séculier pour un usage religieux, mais, dans ce cas également, les autorités ont leur mot à dire.
En 1990, Singapour a adopté une loi "pour le maintien de l'harmonie religieuse", créant un Conseil présidentiel pour l'harmonie religieuse (dont les deux tiers des membres représentent les principales religions établies à Singapour), mais réprimant aussi certaines actions que pourraient commettre des personnes ayant autorité dans le cadre d'une communauté religieuse: par exemple l'incitation à l'hostilité envers d'autres groupes religieux, des menées politiques ou subversives sous couvert de religion, etc. L'un des objectifs de la loi était de tempérer le zèle missionnaire. Cette loi semble remplir avant tout un rôle préventif et dissuasif.
Robbie Goh note en effet l'existence d'un fort "impératif évangélique" parmi les chrétiens de Singapour: le territoire est petit, les chrétiens jouissent d'un niveau de vie plutôt prospère.
Les préoccupations sociales des milieux chrétiens s'harmonisent bien avec les soucis du gouvernement et son désir d'encourager les initiatives privées pour des activités de jeunesse ou les structures pour les personnes âgées. L'on pourrait parler, affirme Goh, d'un accord tacite et stratégique entre l'Etat et les Eglises: les Eglises soutiennent la mission sociale de l'Etat.
Le souci de préserver un équilibre et de respecter des codes de conduite tout en affirmant le principe de la liberté religieuse se reflète également dans le traitement de la religion à la télévision de Singapour, note Lily Kong. La volonté affichée est de ne pas influencer les téléspectateurs en faveur d'une religion en particulier, mais aussi de se montrer prudent par rapport à tout ce qui pourrait causer des tensions ou ressembler à un dénigrement. L'infraction à ces règles peut se traduire par des amendes pour les médias responsables. La gestion des émissions religieuses est partie intégrante de la façon dont l'Etat permet aux identités religieuses de s'exprimer, mais leur pose également des limites.
L'appel à la prière musulman résonne certes cinq fois par jour sur les ondes de Radio Warna, pour faire cet appel à l'usage de haut-parleurs: les musulmans doivent en effet orienter les haut-parleurs vers l'intérieur de la mosquée, et non vers l'extérieur, afin d'éviter de déranger leurs concitoyens, ce que avait suscité le mécontentement de certains musulmans, habitués à entendre l'appel à la prière dans l'espace public. L'usage d'une chaîne de radio est apparu comme un moyen pragmatique de résoudre ce conflit d'intérêts.
Pour comprendre comment fonctionne la gestion gouvernementale des religions, une étude de cas est éclairante. Tan Tai Yong (National University of Singapore) s'est intéressé au cas des sikhs de Singapour, minorité au sein de la minorité venant du sous-continent indien: ils sont considérés par le gouvernement comme "Indiens", mais la plupart des Indiens de Singapour parlent le tamoul, tandis que la langue des sikhs est le pendjabi. Mais bien qu'ils ne soient que 12.000 à Singapour, les sikhs maintiennent une présence distincte, depuis plusieurs décennies: le Central Sikh Temple de Singapour existe depuis 1912. Les événements survenus en 1984 en Inde (opération contre les extrémistes retranchés dans le temple sikh d'Amritsar et émeutes contre les sikhs à Delhi après l'assassinat d'Indira Gandhi par deux de ses gardes du corps sikhs) ont contribué à une renaissance de la conscience communautaire.
Derrière la volonté de Singapour de "maintenir l'harmonie religieuse", l'on devine les préoccupations gouvernementales de cultiver et renforcer le toujours délicat équilibre d'une société multireligieuse et multiraciale. Les religions doivent être incitées à contribuer à cette harmonie, qu'elles pourraient aussi mettre en péril si elles développaient des tendances extrémistes ou développaient entre elles de vives polémiques, semble suggérer cette politique de gestion de la diversité ethnique et religieuse. Les groupes religieux sont également encouragés à contribuer au développement de la société, même sur le plan économique, mais aussi la discipline et l'éthique du travail que la foi inspirerait aux croyants ou les atouts de sites religieux pour le développement du tourisme!
Etat au territoire restreint (mais d'emplacement stratégique) et aux ambitions de pays modèle (dont le succès économique est indéniable), Singapour présente un remarquable champ d'observation: les travaux des chercheurs de l'Université nationale de Singapour nous permettent de mieux le connaître.

Références
Michael Hill, "The Rehabilitation and Regulation of Religion in Singapore", in James T. Richardson (dir.), Regulating Religion: Case Studies from Around the Globe, Dordrecht, Kluwer Publishing, 2004 (pp. 343-358).
Lily Kong, "Ideological hegemony and the political symbolism of religious buildings in Singapore", Environment and Planning D, vol. 11, 1993, pp. 23-45
Lily Kong, "Religion and Spaces of Technology: Constructing and Contesting Nation, Transnation, and Place", Environment and Planning A, vol. 38, 2006, pp. 903-918.
Vineeta Sinha, "Theorising 'Talk' about 'Religious Pluralism' and 'Religious Harmony' in Singapore" Journal of Contemporary Religion, 20:1, 2005, pp. 25-40.
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