Malaisie: vers un ordre social islamique

11:14 - November 19, 2007
Code de l'info: 1603091
Malaisie (IQNA) Article- Depuis plusieurs années se développe en Malaisie un débat sur la place de l'islam dans la vie publique. L'islam n'est nullement marginalisé, mais certains milieux souhaitent une islamisation plus affirmée.
L'histoire a fait de la Malaisie un Etat multiethnique et multireligieux, avec environ 25% de la population d'origine chinoise et 10% d'origine indienne. Cependant, l'islam, religion de la population indigène malaise, y occupe une place particulière. Il regroupe environ 60% de la population.
Selon l'article 3 de la Constitution, "l'islam est la religion de la Fédération, mais les autres religions peuvent être pratiquées en paix et en harmonie dans toute partie de la Fédération". Tout groupe religieux est, selon la Constitution, libre de s'organiser et de gérer ses affaires, mais l'article 12 dispose que la Fédération ou l'un des Etats peuvent établir ou assister des institutions islamiques. Au mois d'août 2007, l'ancien premier ministre Mahathir, toujours influent, faisait remarquer que la Malaisie est de fait un Etat islamique et qu'elle est internationalement considérée comme telle. Il avait d'ailleurs déjà fait de telles déclarations en l'an 2000. De tels propos sont aussi un moyen d'apaiser les exigences de certains éléments islamistes, qui réclament précisément un statut islamique plus affirmé du pays.
Les autres religions sont le bouddhisme (20%), le christianisme (9%) et l'hindouisme (6%), même si ces chiffres doivent être considérés avec des nuances, puisque nombre de "bouddhistes" chinois sont susceptibles d'intégrer des pratiques d'autres traditions.
La Convention internationale des élèves asiatiques (ICAS), dont la 5e édition s'est tenue au début du mois d'août à Kuala Lumpur, a permis d'entendre plusieurs chercheurs qui ont consacré des études à la situation de l'islam en Malaisie.
Le chercheur japonais Yuki Shiozaki (Université Doshisha) avait expliqué dans un précédent travail, publié par la revue du CISMOR (Doshisha University, Japon), que tant le gouvernement que les mouvements islamiques poursuivaient un même objectif, à savoir la réalisation graduelle d'un ordre social islamique. Son intervention lors de la convention de Kuala Lumpur lui a permis d'affiner son analyse, en montrant comment les affaires islamiques, qui relèvent en principe avant tout des Etats fédérés, ont tendu de plus en plus à être prises en charge par l'Etat fédéral, dans le sens d'une uniformisation des pratiques (éducation, système judiciaire, aumône légale [zakat], administration des fondations [waqf]...). Cela conduit à un contrôle étroit des activités islamiques par l'Etat, ne laissant qu'un espace limité aux associations privées - sans doute la rançon du statut particulier reconnu à l'islam par la Constitution. Ce qui n'empêche pas, avait noté le chercheur japonais dans l'article précité, les mosquées de jouer un rôle d'espace pour l'élaboration d'un discours islamique également sur les affaires politiques et sociales:
"Quand l'auteur participait aux prières du vendredi en Malaisie, le sermon critiquait aussi l'invasion de l'Afghanistan et de l'Irak par le gouvernement américain et appelait à venir en aide aux victimes du tremblement de terre et du tsunami à Aceh. Parfois, les thèmes incluaient la critique de politiques gouvernementales, comme le code pénal, le débat sur l'Etat islamique et la critique des atteintes aux droits de l'homme découlant de l'Internal Security Act, qui autorise à incarcérer indéfiniment et sans procès une personne suspecte. Ainsi, une mosquée n'est pas seulement un lieu de culte, mais aussi une arène dans laquelle des discours fondés sur une logique islamique sont diffusés sans contrôle du gouvernement."
Depuis 1982, les autorités malaisiennes ont encouragé une politique d'islamisation de l'administration, y faisant entrer nombre d'oulémas. Dans la même période, on vit se développer des banques islamiques (avec l'Islamic Banking Act de 1983) et d'autres signes d'islamisation de la société.
Il faut dire que le parti au pouvoir, l'UMNO (United Malays National Organisation) avait, d'une part, rallié certains membres de premier plan de l'ABIM (Angkatan Belia « Islam Malaysia », Mouvement islamique de la jeunesse de Malaisie) - qui visait à l'islamisation graduelle de la société malaisienne - mais se trouvait aussi, d'autre part, concurrencé par le PAS (Parti Islam SeMalaysia, Parti islamique de Malaisie), aspirant à l'établissement d'un Etat islamique et adoptant en 1983 le slogan de la "direction par les oulémas".
Plutôt que d'islamisation, Juliette Van Wassenhove (CERI, Paris) évoque un "processus de mise au centre" (mainstreaming) de l'islam dans la sphère politique, s'articulant à la fois autour d'une importance croissante de l'islam, dans le discours public et de la création d'une série d'institutions pour le renforcer (éducation, tribunaux, économie).
Cependant, les résultats tendraient à confirmer les observations selon lesquelles les musulmans malaisiens placeraient de plus en plus aujourd'hui leur identité musulmane au premier rang, avant leur identité nationale.
En juin 2005, une nouvelle génération de dirigeants du PAS - qui contrôle l'Etat de Kelantan - fut choisie et marqua l'intention de mieux adapter l'action du parti à un contexte multi-ethnique, quitte à sacrifier certains de ses objectifs. Il faut dire que, comme le souligne Liew Chin Tong dans une récente analyse, le PAS recueille certes de façon relativement constante quelque 30% des suffrages, mais ne peut parvenir à obtenir le pouvoir seul. Et toute coalition demande une modération de son discours, notamment sur l'exigence d'établir un Etat islamique.
Au regard de ces observations, l'on comprend mieux les nuances nécessaires dans les prévisions sur les perspectives de l'islam en Malaisie, à l'heure d'une mondialisation dont les effets contradictoires se feront de plus en plus sentir également sur ce pays.

Références
Yukio Shiozaki, "Formation of Public Spheres and Islamist Movements in Malay Muslim Society of Malaysia", Journal for the Interdisciplinary Study of Monotheistic Religions (JISMOR), vol. 3, 2007, pp. 98-122
Jonathan T. Sidel, The Islamist Threat in Southeast Asie: A Reassessment, Washington, East-West Center, 2007.
Liew Chin Tong, "PAS Leadership: New Faces and Old Constraints", Southeast Asian Affairs 2007, Singapour, Institute of Southeast Asian Studies, 2007, pp. 201-213.



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