Entretien avec Mohammad Ali Amir-Moezzi, qui a dirigé l’ouvrage aborde scientifiquement les notions clés du Livre saint de l’islam.
Mohammad Ali Amir-Moezzi est elève de l’orientaliste Henry Corbin, dont il occupe la chaire de théologie islamique classique à l’Ecole pratique des Hautes Etudes, Mohammad Ali Amir-Moezzi est aussi directeur adjoint du laboratoire d’études sur les monothéismes du CNRS.
-Le Nouvel Observateur– Depuis les attentats de 2001, le saint Coran n’a cessé d’être scruté, disséqué, disputé. Pourquoi ce «Dictionnaire du saint Coran» dans ce déluge de commentaires?
-Mohammad Ali Amir-Moezzi. – Parce que tout en attisant les curiosités, le saint Coran reste profondément méconnu. Sa composition décousue, son contenu souvent obscur et le caractère archaïque de la langue interdisent même aux arabophones de pouvoir le lire et le comprendre.
Je n’exagère pas en disant que moins de 5% des musulmans peuvent avoir une intelligence du saint Coran dans le texte. Le rapport du fidèle ordinaire avec le Livre relève finalement beaucoup plus du sentiment, de la dévotion que du savoir.
Il s’agissait de dire toute la dette de l’islam à l’égard des religions antérieures, du judaïsme surtout, du christianisme, mais aussi du zoroastrisme et du manichéisme. On oublie souvent que quatre des cinq piliers de l’islam sont d’origine manichéenne.
-N. O. – Comment imaginez-vous la réception d’un tel ouvrage dans le monde musulman? Peut-il trouver sa place dans toutes les librairies?
-M. A. Amir-Moezzi. – Il y a une trentaine d’années encore, la question ne se serait même pas posée. Cela donne une idée de l’imprégnation de l’idéologie fondamentaliste dans les mentalités. Bien sûr, les plus orthodoxes pourront se trouver heurtés, mais je ne suis pas certain que ce livre soulève tant de difficultés pour le monde musulman.
Ne cédons pas à l’inquiétude. Ce serait donner raison au monolithisme réducteur d’une infime minorité, en négligeant des siècles de débats. Les savants musulmans s’ouvrent à la pensée moderne.
Depuis le XIXe siècle, il existe toute une tradition d’études historiques, philologiques et critiques du Saint Coran. Et l’esprit de cet ouvrage n’est pas polémique. Les contributeurs eux-mêmes sont de diverses nationalités (iranienne, israélienne, algérienne, italienne…) et appartiennent aux différentes écoles islamologiques.
-N. O. – Dans ce dictionnaire, les plus longs articles portent davantage sur l’exégèse ou la mystique que sur le droit, alors que l’on se représente plus communément le Saint Coran comme un corpus juridique, normatif. Est-ce un parti pris?
-M. A. Amir-Moezzi. – Non, je pense au contraire que nous sommes restés collés au texte. En réalité, les données proprement juridiques y sont extrêmement minces. Le droit musulman s’est largement développé hors du cadre coranique, il est même parfois anti-coranique. La lapidation en cas d’adultère, par exemple, ou les règles d’héritage et de succession vont à l’encontre de ce qui se trouve à l’état potentiel, de manière fragmentaire, dans le Livre. Les juristes musulmans se sentaient très libres à cet égard et se fondaient plutôt sur ce qu’ils connaissaient du droit iranien ancien, du droit sassanide ou du droit romain, par l’intermédiaire des Byzantins, ou même du droit juif.
Source: Le Nouvel Observateur