Le 7 mai 1993, Suana Grbic pleurait. Les forces serbes de Bosnie venaient de dynamiter la mosquée de Fehrat-Pacha, dite Ferhadija, en plein cœur de sa ville natale. Vingt-trois ans plus tard, cette graphiste musulmane de 40 ans a vécu samedi «l’un des moments les plus émouvants» de sa vie. «Je suis fière de notre ville», poursuit-elle. Sur scène, le Grand Mufti Husein Kavazovic et les représentants des Églises orthodoxe serbe et catholique se succèdent en soulignant l’importance de la réouverture de Ferhadija pour la tolérance et le vivre-ensemble, avant de céder la place au premier ministre – démissionnaire – turc Ahmet Davutoglu, dont le pays a largement financé les travaux de reconstruction.
Changement d’atmosphère
Près de 8000 personnes sont venues de tout le pays assister à la cérémonie. «Ferhadija est bien plus qu’un simple bâtiment. Sa reconstruction marque un changement d’atmosphère pour la ville et pour les Serbes», estime Irfan Polimac, analyste financier à Sarajevo.
Construite en 1579 lorsque la Bosnie était sous domination ottomane, la mosquée, inscrite sur la liste de l’Unesco, était l’un des symboles de la ville où cohabitent Serbes orthodoxes, Croates catholiques et Bosniaques musulmans. La guerre des années 1990 a vu le pays se diviser en deux et une grande partie des Croates et Bosniaques migrer vers la fédération croato-bosniaque, tandis que Banja Luka, relativement épargnée par les combats, devenait la capitale de la Republika Srpska, l’entité des Serbes.
Sous haute surveillance
Après des années de relations tendues entre les trois communautés, la réouverture de Ferhadija doit marquer le retour durable de la paix. Mais l’événement a lieu sous haute surveillance: plus de 1000 policiers et un hélicoptère mobilisés, fouille des sacs aux abords de la mosquée et fermeture du centre-ville à la circulation.
Il s’agit pour les autorités, qui ont fait de cette cérémonie l’un des plus grands événements de l’année, de ne pas répéter le 7 mai 2001. Zinajda, qui est venue avec ses deux fils de 9 et 11 ans, s’en souvient avec émotion. Ce jour-là, la cérémonie de pose de la première pierre qui devait marquer le début tant attendu des travaux de reconstruction de la mosquée fut marquée par de violentes émeutes de nationalistes serbes qui se sont soldées par un mort bosniaque et trente blessés.
«Notre société a progressé depuis. À l’école, les amis de mes fils sont orthodoxes, catholiques, cela n’a pas d’importance. Nous vivons tous ensemble et cette journée prouve que nous en sommes capables», se réjouit Zinajda.
Milorad Dodik, président de la Republika Srpska connu pour ses discours emprunts de nationalisme serbe, a ouvertement soutenu le projet, offrant il y a quelques semaines des tapis pour le sol de la mosquée. Certains commentateurs critiquent une tentative politicienne de redorer l’image de l’entité, mais la population dans son ensemble se réjouit.
Antonela Plisnic est étudiante en littérature. Serbe élevée à Banja Luka, elle voit dans la mosquée «l’histoire et le patrimoine culturel de notre ville». «J’espère que nous saurons la valoriser», ajoute-t-elle. Elle plaisante avec un policier en faction sur le calme de la journée. «Ce sera plus excitant dimanche, pour le demi-marathon», assure-t-elle avec un clin d’œil.
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