Appelant les pays européens à lever les obstacles à l’intégration des musulmans en Europe, le cheikh Ahmed Al Tayeb a également demandé à ceux-ci de prendre leur part dans ce travail et à se sentir « citoyens à part entière ».
ZOOM Le grand imam d’Al Azhar, principale institution de l’islam sunnite basée au Caire effectue sa première visite officielle en France, six mois seulement après l’attentat du Bataclan, lorsque Paris, a-t-il dit mardi 24 mai au matin au cours de sa première intervention dans la capitale, a connu « une nuit tragique, endeuillée par un attentat terroriste », dont les auteurs « s’opposent à la nature humaine, aux enseignements des religions, aux coutumes et aux lois ».
Cette visite d’un des principaux exposants de l’islam sunnite s’est ouverte par une conférence interreligieuse à l’Hôtel de Ville de Paris, la deuxième organisée par la communauté de Sant’Egidio sur le thème « Orient et Occident, civilisations en dialogue » après celle de Florence, en juin 2015.
Peu après son discours à cette conférence, le grand imam devait se rendre au Bataclan pour y déposer une gerbe en hommage aux victimes.
« Coupables envers l’humanité »
Ce déplacement fait suite à une autre première : sa rencontre, lundi 23 mai à Rome, avec le pape François. « Une initiative que nous attendions depuis longtemps », a assuré le secrétaire général du Conseil des sages musulmans des Émirats arabes unis, Ali Al Nuaimi. « En voyant les images de cette rencontre tranquille entre deux hommes, nous avons compris que nous étions coupables envers l’humanité et que cette rencontre aurait dû avoir lieu depuis longtemps ».
Dans son long discours inaugural, le grand imam d’Al-Azhar a plaidé pour un« universalisme » respectueux des différences culturelles, religieuses, linguistiques, notion qui fut lancée par les cheikhs d’Al-Azhar, au cours du siècle dernier après la première et la Deuxième Guerre mondiale.
À ses yeux, la mondialisation actuelle, qui opère une confusion plus qu’une coopération entre Orient et Occident, place l’humanité sur « le chemin du conflit mondial » par la destruction qu’elle opère « des identités des peuples et de leurs propres caractéristiques que Dieu leur a octroyées ».
« Règles d’or »
Au passage, le grand imam s’est également livré à une critique des médias européens qui « déforment » l’image de l’islam, et a dénoncé les caricatures« diffamatoires du prophète de l’islam, sans tenir compte du respect des croyances ».
Étrangement ou à dessein, le grand imam d’Al Azhar a pris en exemple les « hudud » (les peines légales prévues par la charia), appelant à ne pas les considérer « dans une signification étroite appliquée aux sociétés musulmanes »mais à « en retenir la signification globale confirmant l’universalité de l’Islam ».
Pour parvenir à cette « influence réciproque », le grand imam d’Al-Azhar a d’abord reconnu la nécessité d’appliquer ces « règles d’or qui gèrent les relations entre les musulmans et les non musulmans vivant dans la même patrie », ces règles « limpides, connues par tous les élèves » : « Les non-musulmans ont les mêmes droits et les mêmes devoirs que tous les musulmans », a-t-il assuré.
« Intégration positive »
À rebours, c’est aussi un appel à « l’intégration positive » des musulmans vivant en Europe qu’il a lancé depuis les salons de l’Hôtel de Ville de Paris. Les« obstacles », les « barrières » ou la « marginalisation » sont « l’une des causes de l’adhésion d’un grand nombre de jeunes musulmans en Europe aux groupes extrémistes ou terroristes », a-t-il dit, tout en reconnaissant la difficulté des musulmans à dialoguer entre eux ainsi que les « appels lancés par certains au nom de la religion pour se séparer psychiquement de la société européenne ».
L’intégration positive était indéniablement le deuxième thème clé de cette première intervention, d’autant qu’aux yeux du grand imam, elle ne se joue pas seulement sur le plan social ou culturel, mais aussi religieux, « jurisprudentiel ».
Lois européennes contre charia islamique
Sans ambiguïté, il a appelé « les citoyens musulmans en Europe à bien comprendre qu’ils sont des citoyens à part entière, et que la pleine citoyenneté ne s’oppose pas à l’intégration qui préserve l’identité religieuse ».
« Les lois européennes qui s’opposent à la charia islamique ne devraient pas être un facteur menant à l’isolement négatif et au repli sur soi », a-t-il encore souligné, conscient des conflits désormais récurrents en Europe entre loi islamique et loi civile chez certains musulmans.
« Si certaines lois imposent aux musulmans de faire quelque chose qui s’oppose vraiment à leur religion, ils doivent recourir aux voies juridiques qui permettent de faire valoir son droit et qui permettent l’amendement des lois. »
Enfin, c’est aux « prédicateurs et aux imams de l’Europe », qu’il s’est adressé en conclusion, pour leur redire qu’« il est grand temps de renouveler notre discours en traitant des questions comme l’intégration et la coexistence positives au lieu de celles qui portent sur les minorités ».
Intervenant à sa suite, le fondateur de la Communauté de Sant’Egidio a dit son souhait, lui aussi, de consacrer le troisième volet de ce travail sur les relations entre Occident et Orient à « l’intégration positive », et au radicalisme qui exploite à la fois « le vide de nos sociétés » et « la religion ».
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