10:11 - December 01, 2020
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Téhéran(IQNA)-C'est parfois la seule solution pour certaines de trouver un emploi à la hauteur de leurs attentes et de leurs qualifications.
Il y a trois semaines, Lydia, 24 ans, reçoit un coup de fil. Chez elle, dans son lit, à Paris, elle apprend qu'elle a été sélectionnée pour faire partie d'un programme du CIEP (Centre international d'études pédagogiques). On lui propose un poste d'assistante de professeur de français dans la banlieue de Londres. Elle fait ses valises en catastrophe: «Le départ s'est fait vite mais je ne pouvais pas refuser cette opportunité. C'était mon ticket de sortie, celui que j'attendais depuis longtemps.»
 
Lydia est musulmane. En février 2015, elle a fait le choix de porter un foulard. Très vite, elle a été confrontée aux regards incessants dans la rue, aux remarques désobligeantes sur les réseaux sociaux... Puis, le ras-le-bol. «En France, je me sens observée comme dans un zoo. Qui aimerait vivre ainsi?», demande la jeune Franco-Algérienne.
 
Pour cette étudiante en master de lettres anglaises, trouver un travail a été un véritable défi. «Les seuls métiers que je pouvais faire, c'était vendeuse à H&M ou du babysitting. Pour un job étudiant, avec plaisir, mais ce n'est pas quelque chose que j'aimerais faire toute ma vie. J'ai quand même des ambitions.» Lydia a alors une prise de conscience: «Je me suis rendue compte que je ne pourrais pas avoir une carrière en France. L'exil était la seule solution pour vivre convenablement.»
 
Elle choisit l'Angleterre, un pays qu'elle connaît bien. En 2017, elle s'y était installée un an pour étudier à la faculté de Winchester. Le changement a été radical. «En Angleterre, le maître-mot est l'acceptation. En France, on t'accepte si tu ressembles à la majorité. Ce n'est pas comme McDonald's, “venez comme vous êtes”, c'est venez comme nous voulons que vous soyez.»
 
Il est difficile d'avancer un chiffre précis, mais les femmes qui portent le voile sont nombreuses à partir pour le Royaume-Uni, notamment pour trouver du travail. Ce pays proche de la France est reconnu pour son multiculturalisme. «Londres n'a pas suivi cette tendance de régulation de la visibilité des femmes musulmanes, explique la docteure en sociologie Hanane Karimi, partisane d'un féminisme musulman. C'est une situation que l'on voit très peu en Europe.»
 
En France, il faut distinguer le secteur public et le secteur privé. Pour le premier, l'apparence au travail est régie par la loi de 1905. Elle soumet les fonctionnaires à la neutralité et, de ce fait, interdit tout port de signes ostentatoires. Pour le deuxième, rien n'est tranché. «Aucune loi claire n'interdit le voile en entreprise privée en France», déclare Me Marie-Paule Richard-Deschamps, avocate au barreau des Hauts-de-Seine.
 
Deux affaires font cependant jurisprudence. En 2009, une ingénieure avait été licenciée par un prestataire informatique car elle refusait d'ôter son voile, malgré la demande d'un client chez qui elle était en mission. Après dix ans de saga judiciaire, la Cour d'appel de Versailles avait annulé, en avril 2019, son licenciement, en l'absence de clause de neutralité dans le règlement intérieur de l'entreprise.
 
«L'employeur peut ainsi prévoir, dans son règlement intérieur, une clause interdisant le port de signes religieux, politiques ou philosophiques, précise l'avocate. Pour autant que cette disposition est à la fois justifiée et proportionnée par rapport au but recherché, car cela reste une restriction de liberté.» Ce choix ne peut donc être motivé que par des besoins d'hygiène ou de sécurité au travail. Dès 2016, la loi El Khomri prévoyait également la possibilité d'inscrire dans le règlement intérieur un «principe de neutralité», précisant ces deux conditions.
 
Par ailleurs, dans l'affaire de la crèche privée Baby Loup, la Cour de Cassation avait établi une possibilité pour l'employeur d'interdire tout port de signes ostentatoires uniquement pour les employés en contact avec la clientèle. Un manque de clarté législatif, qui laisse une marge de manœuvre importante aux entreprises et qui joue dans l'exil de femmes portant le voile. «Elles réalisent qu'il devient de plus en plus difficile de convertir leurs diplômes en positions sociales», souligne Hanane Karimi.
 
Réguler la visibilité des femmes musulmanes
Ces femmes, pour certaines nées en France, qui ont y vécu, grandi et étudié, ressentent l'irrémédiable besoin de quitter leur pays, effrayées notamment de ne pas pouvoir évoluer sur le plan professionnel. «L'islam est une nouvelle religion minoritaire qui apparaît dans l'espace public et qui vient perturber les représentations collectives. Historiquement, si l'on pense aux croisades, l'islam, c'est l'autre dangereux. S'ajoute à partir des années 1970, une actualité terroriste. On voit alors dans la présence musulmane française un danger islamiste national et mondial», explique Hanane Karimi.
 
La réaction des gouvernements successifs va être de «réguler voire d'interdire l'apparence de cette visibilité religieuse». Et les femmes portant le foulard, les plus visibles dans nos sociétés, vont faire les frais de ces lois qui vont limiter leurs libertés.
 
Plusieurs choix s'offrent alors à elles, notamment ce qu'appelle Hanane Karimi, «les stratégies d'évitement», pour échapper à «l'expérience humiliante et limitante du rejet»: le travail religieux, invisible, le déclassement social, «une femme ingénieure qui accepterait un poste de femme de ménage», et le dévoilement, «qui ne suffit qu'un temps, car c'est extrêmement douloureux».
 
«Ces stratégies ne suffisent plus. Reste une dernière possibilité pour ces femmes: partir dans un pays où elles n'ont plus à penser à leur apparence, où elles n'ont plus à se camoufler.» C'est ce que compte faire Meriem, 21 ans, «d'ici deux ans». Elle est en première année de master parcours FLE (français langue étrangère), avec en tête un but précis qui l'anime depuis son plus jeune âge. «Je veux enseigner. C'est une réelle passion, je ne me vois pas faire autre chose.» Le dévoilement n'est plus envisageable pour la jeune femme, partir reste donc la seule issue.
 
«Je n'ai pas forcément envie de partir. La France veut couper les ponts avec moi, mais moi je refuse! C'est mon pays, explique-t-elle. Je n'ai pas d'avenir. J'ai charbonné pour quoi durant toutes ces années? Pour finir femme de ménage?» Meriem soupire, revient sur sa peur de quitter sa famille, son entourage, sa ville... «Je ne suis pas prête à abandonner ma vocation, alors je me résigne à partir.»
 
Pour Fatiha Ajbli, docteure en sociologie auprès de L'EHESS et autrice de la thèse Les Françaises musulmanes face à l'emploi: le cas des pratiquantes «voilées» dans la métropole lilloise, ce phénomène représente une véritable «fuite des cerveaux». Pour partir à l'étranger, «il faut avoir les moyens financiers et intellectuels. Celles qui s'expatrient disposent d'un gros bagage universitaire.»
 
 
Le Royaume-Uni, un eldorado?
Il n'est pas rare de voir, au Royaume-Uni, des policières, juges, avocates, journalistes ou encore des pâtissières qui portent le foulard. Ces femmes sont visibles dans l'espace public comme à la télévision. En 2015, Nadiya Hussain participe à «The Great British Bake Off», l'équivalent britannique du «Meilleur Pâtissier». Elle remporte la compétition, anime dans la foulée des émissions, dont une sur Netflix, et devient l'une des 100 femmes britanniques les plus influentes selon la BBC. Consécration: on lui propose de préparer un gâteau pour les 90 ans de la reine Elizabeth II. Des images inimaginables en France tant les polémiques entourant le voile sont quotidiennes.
 
Sur les réseaux sociaux, le phénomène prend de l'ampleur, notamment grâce aux influenceuses musulmanes installées outre-Manche qui promeuvent cette tolérance à l'anglaise. Mais le Royaume-Uni est-il réellement aussi ouvert sur la question? Une étude menée par le Comité des femmes et de l'égalité de la Chambre des communes du Parlement britannique en doute. Selon cet organe, les femmes musulmanes sont trois fois plus au chômage ou en recherche d'emploi que les femmes en général. L'islamophobie reste très présente outre-Manche –dans une interview accordée au Daily Telegraph en août 2018, Boris Johnson avait même comparé les femmes portant la burqa à des boîtes aux lettres.
 
«Nous ne sommes pas naïves, évidemment que le racisme existe au Royaume-Uni», réagit Aziza, 41 ans. Chercheuse en faculté de médecine, elle s'installe à Bristol en 2007, «au moment où le climat délétère en France commence». Elle se souvient du paternalisme de ses supérieurs et de l'hostilité de ses collègues. «Tout ça a disparu du jour au lendemain quand je suis partie. [En Angleterre], on nous voit comme une chance, comme des modèles pour les jeunes étudiants issus des minorités.» Elle maintient: «Certes, les tensions communautaires existent au Royaume-Uni, mais tout a été pensé. Le gouvernement réunit [les communautés], les fait discuter car il y a une recherche de stabilité. Ils savent pertinemment que la société est un agrégat de différents groupes. En France, on impose une réponse “sécurité” ou le blâme systématique des minorités. C'est fatigant.»
 
j’habite à Birmingham en angleterre et je peux te dire que les femmes voilées ont autant de chance d’être prise dans un job que une femme pas voilée, et c’est vrai que partout où tu vas y’a des femmes qui pratiquent leurs religions sans que personne dise quoi que ce soit
 
— tarik (@TMaghouali) December 20, 2019
Depuis son arrivée, Lydia affirme n'avoir jamais reçu de «remarques déplacées de la part de ses collègues ni des élèves». «Je n'ai même pas eu besoin de leur annoncer [que je porte le voile] au préalable. Je me suis pointée le premier jour avec mon foulard, ils n'ont rien dit.»
 
Santé mentale
Pour Lydia, Aziza ou Meriem, il y a surtout ce désir, en quittant l'Hexagone, de se défaire d'une charge mentale omniprésente. «Je me suis rendu compte que toutes ces petites remarques hautaines m'ont coûté mentalement et physiquement. Toute la pression accumulée au fil des années s'est envolée au moment où j'ai posé le pied à Bristol», confie Aziza.
 
Depuis le Royaume-Uni, elle suit, inquiète, les dernières polémiques: Éric Zemmour sur CNews, Maryam Pougetoux à l'Assemblée nationale et les recettes d'Imane sur BFMTV… «Avant ça me faisait rire. Aujourd'hui, j'ai peur parce que j'ai l'impression qu'il y a une dynamique depuis plusieurs années qui fait basculer la société française dans quelque chose de plus sombre, avance-t-elle. Plus la situation économique s'aggrave, plus ils tapent sur les musulmans.» Pour Meriem, la France s'enfonce dans «une hypocrisie»: «Quand les femmes voilées ne travaillent pas, on dit qu'elles sont soumises, pas éduquées, et quand on cherche à se faire une place, on nous exclut. Sous prétexte de tolérance, la France est intolérante.»
 
Comparons le traitement de deux femmes voilées qui font de la cuisine "publiquement" en France et au Royaume Uni. Imane, française, menacée de mort et chassée des réseaux. Nadiya Hussain, britannique, gagne la série télé Bake Off, récompensée par l'Ordre de l'Empire Britannique. https://t.co/lydTdleSEG
 
— Yan (@YanLiLeDantec) September 21, 2020
Un paradoxe français
Le 16 octobre dernier, Samuel Paty, professeur d'histoire et géographie dans un collège de Conflans-Sainte-Honorine, est décapité en pleine rue pour avoir montré des caricatures de Charlie Hebdo à ses élèves. Une dizaine de jours plus tard, un nouvel attentat frappe la France. Dans la basilique Notre-Dame de Nice, trois personnes, le sacristain et deux femmes venues se recueillir, sont violemment assassinées.
 
Meriem est «dégoûtée», «choquée par ces actes monstrueux». Après la tristesse, vient l'inquiétude. «Je me suis dit “ça va encore nous tomber dessus”.» Les chaînes d'information en continu, les multiples déclarations des représentants politiques et la violence de certaines paroles ont eu raison de sa santé mentale. «Je ne sortais pas de chez moi. Je n'avais pas peur, mais je ne voulais plus me confronter à ces gens-là. Ils ne veulent pas faire communauté avec moi, alors pourquoi dois-je persister? J'avais besoin d'un break», raconte l'étudiante, la voix nouée. Elle reprend: «Ça va mieux aujourd'hui. Je suis bien entourée, heureusement.» Elle ne va pas souvent sur les réseaux sociaux, elle a «appris» à «réguler» pour se protéger. «Il y a un an, j'ai supprimé mon compte Twitter car je n'arrivais plus à gérer la pression, les attaques. C'est une des meilleures décisions que j'ai prise.»
 
Ce phénomène, Fatiha Ajbli l'a détaillé dans sa thèse. «Quand on met en perspective le rôle central qu'occupe la question de l'émancipation des femmes dans le débat public sur le voile et les effets excluants de la stigmatisation et des lois d'interdictions, il devient dès lors difficile de ne pas voir le paradoxe. Objectivement, ce qui fait aujourd'hui obstacle à l'ascension de ces femmes sur l'échiquier socioprofessionnel, ce n'est pas tant l'islam ou le voile que le refus de leur faire une place dans la société.»
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