
Selon Arabi 21, l’État hébreu développe également un front moins visible mais stratégique : contrer l’influence idéologique et médiatique des mouvements islamistes dans les sociétés occidentales. L’objectif ne serait pas seulement sécuritaire, mais aussi narratif : empêcher que l’opinion publique occidentale évolue progressivement en faveur des Palestiniens grâce à un travail de sensibilisation, de discours et de production culturelle.
Dans les conflits contemporains, les récits jouent un rôle aussi déterminant que les armes. La bataille de l’opinion façonne la légitimité, l’isolement diplomatique ou le soutien international. Israël considérerait ainsi la prise de conscience croissante, en Occident, des souffrances palestiniennes comme une menace stratégique majeure. C’est dans cette logique que s’inscrirait l’intensification des pressions sur les organisations et institutions islamiques actives en Europe et en Amérique du Nord.
Ayala Kinan, chercheuse spécialisée dans l’étude des contenus numériques, des réseaux sociaux et des modèles d’intelligence artificielle, affirme que les Frères musulmans auraient compris cette équation depuis près de quarante ans.
Selon elle, Israël et plusieurs pays occidentaux ne peuvent plus ignorer ce « front invisible ». Elle se réfère notamment à un épisode survenu en 2004, lorsque les autorités américaines ont arrêté en Virginie Ismaïl Al-Barassi, présenté comme un collecteur de fonds pour le Hamas. Cette arrestation aurait permis la découverte d’un document stratégique jugé plus important qu’il n’y paraît.
Dans un article publié par le journal israélien Yedioth Ahronoth, Kinan affirme que ce document concernait les activités des Frères musulmans en Amérique du Nord. L’un de ces textes, datant de 1991, décrirait une stratégie visant à « détruire la civilisation occidentale de l’intérieur », non par la violence armée mais par l’action culturelle, éducative et institutionnelle. Il s’agirait de mettre en place un large réseau d’institutions promouvant ce qui est qualifié de « djihad doux » aux États-Unis et au Canada, sous couvert de centres de recherche, d’écoles, d’universités, de programmes de formation et d’organisations académiques.
Toujours selon cette analyse, le plan prévoyait la création d’organisations paraissant inoffensives aux yeux des sociétés occidentales : centres médiatiques, initiatives artistiques, revues en arabe et en anglais, et diverses activités culturelles. L’idée n’aurait pas été de préparer un affrontement violent, mais d’investir les sphères de l’éducation, des médias et de la société civile afin d’influencer progressivement les perceptions. La logique décrite est la suivante : les attaques extérieures unissent l’Occident, tandis qu’une érosion lente des valeurs, de l’identité et de la confiance collective l’affaiblit de l’intérieur.
Kinan soutient que cette note stratégique serait devenue une feuille de route pour certaines organisations liées aux Frères musulmans aux États-Unis, y compris le Hamas, présenté comme la branche palestinienne du mouvement. Elle cite également un enregistrement du FBI datant de 1993, réalisé lors d’une réunion de responsables du Hamas dans un hôtel Marriott de Philadelphie. L’objectif évoqué aurait été d’accroître le soutien aux Palestiniens aux États-Unis par des moyens qualifiés de « djihad doux », notamment en réduisant l’influence des organisations juives par un travail de persuasion dans les milieux universitaires, médiatiques et culturels, à travers un langage émotionnel susceptible de toucher l’opinion publique occidentale.
La chercheuse estime que certaines structures actuellement actives sur les campus américains s’inscrivent dans cette continuité. Elle mentionne notamment l’organisation Students for Justice in Palestine (SJP), présente dans de nombreuses universités, et qui recevrait soutien et financements de l’American Muslims for Palestine (AMP). Cette dernière aurait, selon elle, entretenu des liens avec d’anciens responsables de la Holy Land Foundation, une organisation caritative américaine fermée après avoir été reconnue coupable de transfert de fonds au Hamas.
D’après Kinan, les infrastructures et les idées mises en place il y a plus de trente ans se reflètent aujourd’hui dans l’activisme étudiant. Elle affirme que ces informations sont souvent accueillies avec scepticisme en Europe et en Amérique du Nord, bien que plusieurs pays arabes et musulmans aient interdit les Frères musulmans. Toute critique de ces réseaux serait parfois immédiatement rejetée comme relevant de « l’islamophobie », ce qui compliquerait le débat public.
Elle insiste sur le fait que l’action des mouvements islamistes en Occident ne passerait pas par les armes, mais par la production de récits, l’usage du langage des droits, les recours juridiques, l’activité médiatique et l’engagement dans la société civile. Ce travail contribuerait, selon elle, à transformer progressivement les valeurs sous des concepts attractifs comme la diversité et la justice sociale. Le cœur du conflit se situerait ainsi dans l’arène de l’opinion publique.
La question israélienne illustrerait clairement ce phénomène : le soutien à Israël reculerait parmi les jeunes générations occidentales, tandis que se multiplieraient pressions économiques, campagnes de délégitimation et mouvements de protestation.
En conclusion, Kinan estime que l’islam politique constitue une idéologie transnationale qui ne disparaît pas simplement grâce à l’amélioration des conditions économiques. Penser qu’un meilleur niveau de vie suffirait à affaiblir cette vision serait, selon elle, une illusion. Elle appelle les pays occidentaux à considérer ce phénomène comme un défi stratégique, à renforcer l’éducation au numérique, à surveiller les influences étrangères, à garantir la transparence des financements des organisations de la société civile et à prendre au sérieux les campagnes de sensibilisation.
Cette lecture de la situation montre qu’Israël perçoit les mouvements islamiques actifs en Occident comme engagés dans un programme méthodique et de long terme, où le véritable champ de bataille ne se limite pas aux frontières physiques, mais s’étend à l’espace des idées, de la conscience collective et du récit.