Liban (IQNA)-Qana, doublement martyre, veut devenir un symbole de la vie

15:50 - August 19, 2006
Code de l'info: 1493161
Tyr et ses environs étaient hier un immense cimetière. 230 dépouilles enterrées à la hâte pendant les bombardements dans une fosse commune près de la caserne de l’armée à Tyr ou déposées provisoirement à l’hôpital gouvernemental de la ville reposent enfin dans leurs villages.
























Tyr et ses environs étaient hier un immense cimetière. 230 dépouilles enterrées à la hâte pendant les bombardements dans une fosse commune près de la caserne de l’armée à Tyr ou déposées provisoirement à l’hôpital gouvernemental de la ville reposent enfin dans leurs villages.
Quarante victimes pour la seule ville de Tyr, tombées au cours du bombardement de l’immeuble de la Défense civile, 31 à Cana, qui n’en finit plus de payer le prix fort de la guerre dans son plus horrible visage. Mais il y a aussi 37 à Srifa, une vingtaine à Marouahine et toutes les autres victimes éparpillées entre Jabal el-Botom, Siddikine, Hanawaï, Mansouri, Aïn Baal et Bazouriyeh.

Tout le caza de Tyr était donc hier en deuil, un deuil d’autant plus douloureux que pendant des semaines, les proches des victimes étaient trop occupés à essayer de survivre pour pleurer leurs morts.
Hier, avec les funérailles collectives organisées dans chaque village, la peine est remontée à la surface, violente parce qu’elle a été longtemps étouffée, comme si les habitants découvraient seulement maintenant la terrible réalité.

La journée de deuil commence tôt par une scène digne d’un film d’horreur. Dans un terrain vague laissé à l’abandon, près de la caserne de Tyr, les équipes de la Défense civile et des associations de bienfaisance d’Amal et du Hezbollah déterrent les cercueils d’une simplicité émouvante, construits avec les moyens du bord pour les victimes des divers massacres perpétrés par l’aviation israélienne. Des masques de fortune sur le visage, les secouristes ne secourent plus que des corps inertes dans des boîtes en bois de tailles inégales recouvertes de planches mal fermées.
Au point que certaines d’entre elles laissaient filtrer un liquide noirâtre. L’odeur est insoutenable et les proches des victimes observent la scène, les yeux figés d’horreur. Au moment du décès, ils ne songeaient pas à tous ces détails, se disant que le jour viendra où une sépulture décente sera donnée aux victimes.
Ce jour est arrivé et ils ne savent plus comment gérer cette douleur intense.
Tout autour, la file des voitures ne cesse de s’allonger. 118 personnes ont été enterrées dans cette fosse, et leurs familles veulent escorter les dépouilles mortelles pour leur dernier voyage.
Les hommes et les femmes sont en noir, rendant la scène encore plus dramatique. Une mère, dont l’enfant de neuf ans est enterré dans cette fosse, ne veut laisser à personne d’autre le soin de déterrer le cercueil. Les secouristes ont beau tenter de la repousser, elle se penche vers le sol, repousse la terre sombre avec ses mains, pour toucher le bois.

Elle ne dit pas un mot, mais ses traits sont si poignants que la foule se détourne, gênée et impuissante. Les scènes de ce genre se succèdent et toute la ville semble figée dans la douleur. Devant l’hôpital gouvernemental où sont placées 112 dépouilles, les proches attendent le signal du départ.
Il avait été d’abord convenu d’organiser des funérailles simultanées dans tous les villages à midi. Mais la synchronisation technique était difficile et finalement chaque village a choisi d’enterrer ses morts dès l’arrivée.
De Tyr, les convois partent vers les villages en montagne, à travers les routes défoncées par les bombardements, dont souvent il ne reste qu’un vague souvenir. Les ambulances avancent à la file suivies de voitures cabossées munies de haut-parleurs pour faire entendre les prières.
Les villages défilent et c’est partout le même spectacle de désolation. L’ampleur des destructions est inimaginable. Parfois, une façade paraît intacte, mais à travers une fenêtre on n’aperçoit que le vide et on comprend que toute la partie arrière de l’immeuble est détruite. Les localités sont totalement méconnaissables. Surtout Cana qui commençait à peine à se relever du traumatisme de 1996.

Hier, ce village n’était qu’une énorme plaie béante. Dans le quartier des Khrayeb, à quelques mètres du bâtiment de deux étages qui avait été bombardé le 30 juillet, 29 fosses ont été creusées et attendent les cercueils des victimes. Devant chacune, une plaque d’une simplicité poignante : Salma, un an et demi, Zeinab, six ans, Ali, un an et neuf mois...
Le village a eu au total 31 victimes, mais deux ont été enterrées au cimetière traditionnel, alors que 29 reposeront dans ce lieu improvisé au cœur d’un quartier résidentiel pour que nul n’oublie jamais l’horreur du drame.

En attendant l’arrivée du convoi, les habitants se regroupent pour s’épauler et essayer de se réconforter mutuellement.
Une femme ne parvient pas à retenir ses larmes. Sa fille, Zeinab, est parmi les victimes. Elle feuillette avec amour les albums de photos qu’elle a soigneusement triées, caressant le visage tant aimé et désormais figé dans sa mémoire.

« Mon mari est handicapé. Nous avons subi un traitement pendant cinq ans pour avoir notre premier enfant. Ce fut Zeinab. Elle devait avoir aujourd’hui six ans trois mois et sept jours... »
Oum Zeinab, qui a aussi un fils Hassan de quatre ans, raconte les événements de cette terrible nuit.

« Nous habitons dans ce quartier. Mais comme il y avait eu des bombardements proches, nous avions décidé mon mari et moi de nous installer dans le dépôt de nos voisins, qui n’a d’ailleurs pas de porte. Nous étions une quarantaine de personnes à dormir sur place cette nuit-là.
À une heure du matin, je n’ai rien entendu, mais j’ai brusquement senti un souffle incroyable et nous nous sommes retrouvés, mon fils Hassan et moi, recouverts de pierres. J’ai commencé à le dégager puis je me suis dégagée moi-même. Je voulais avant tout retrouver ma fille.
Il faisait nuit noire. Je tâtonnais dans les pierres autour de moi. Et ma main a touché une autre froide et lisse tendue vers le ciel. J’ai compris que c’était celle de ma fille. Je me suis mise à la caresser pour essayer de la réchauffer Je voulais la rassurer. Je lui ai dit qu’elle ne devait pas avoir peur car elle était désormais entre les mains de Sitt Zeinab. Je voulais la serrer contre moi. Mais j’ai entendu les gémissements de mon mari qui me demandait de l’aider, car il est handicapé.
J’ai laissé ma fille et j’ai dégagé mon mari. Je n’ai plus revu Zeinab. Je n’ai plus que ses photos et mon cœur en lambeaux. »

Hassan écoute le récit de sa mère puis se cache les yeux avec les mains. Il ne veut plus parler. Son père essaie vainement de le pousser à répondre aux questions. Hassan s’assied par terre, le dos tourné aux présents. À quatre ans, il a déjà plus souffert que bien des adultes tout au long de leur vie.
Soudain, la voix hachée, il raconte comment sa mère a cherché Zeinab. Pendant ce temps, il s’est retrouvé tout seul et l’ayant pris pour mort, les personnes qui secouraient les blessés l’avaient placé avec les cadavres. Dans un état de semi-conscience, Hassan se rend compte qu’un chat s’approche pour lécher ses blessures. Terrifié, il le repousse et c’est ainsi que les secouristes comprennent qu’il est vivant. Il est ensuite transporté à l’hôpital où il reste quatre jours. Aujourd’hui, Hassan n’a plus envie de jouer. « Les Israéliens, dit-il la voix ferme, ont tué ma sœur. Quand je serai grand je veux que sayyed Hassan me donne un fusil et j’irai me battre contre eux. » Sur son fauteuil roulant, le père essuie une larme. « Lorsque ma fille est née après cinq ans de mariage, ce fut un bonheur immense pour moi, dit-il. Elle était ma reine, ma fée.
Aujourd’hui, Dieu me l’a reprise. Je ne peux pas me révolter contre sa volonté. Mais si je le pouvais, j’irais me battre sous la bannière du Hezbollah. Ma fille est morte. Mais ma dignité et celle de tout le peuple du Sud est intacte. Grâce à ce parti, nous pouvons garder la tête haute car si nous avons perdu des êtres chers, nous avons gardé notre liberté de pensée et notre fierté. »
Devant le cimetière improvisé, la foule est désormais dense. Le convoi est à l’entrée du village.
Cheikh Nabil Kaouk, responsable du Hezbollah au Sud, est parmi les présents, voulant soutenir la population dans ce moment difficile. Dans le ciel, le vrombissement de l’avion MK israélien ne cesse de se faire entendre. Depuis l’arrêt des opérations militaires, il n’a pas quitté le ciel de la région et rien n’échappe à ses caméras. « Ils voient tout, s’écrie une femme en noir. Alors, qu’ils cessent de mentir. Ils savent bien que le Hezbollah n’a pas lancé des missiles à partir d’ici. Ce sont des criminels et des assassins. Mais ils ne nous auront pas. Ils n’ont pas encore compris que le Liban leur tiendra toujours tête ? »
De Cana plongée dans la douleur et le deuil, un immense cri de colère monte vers le ciel, vers cet avion sans pilote, et vers cette menace toujours présente. Symbole de la mort, ce village veut devenir celui de la vie.

Source: L'oriant lej our
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