"Un risque incalculable relatif à la sécurité du public et des collaborateurs de l'opéra": voilà, selon ses propres termes, pourquoi la directrice du Deutsche Oper a préféré ne pas faire jouer en novembre une mise en scène d'"Idomeneo" (1781) pouvant être jugée provocatrice à l'égard de l'islam.
La direction de l'opéra passait elle-même sous silence les détails de cette mise en scène, où Mahomet et d'autres fondateurs de grandes religions comme Jésus et Bouddha sont traités de manière violente.
Lors d'une conférence de presse, Kirsten Harms a souligné avoir été informée de risques par la police régionale. "C'est facile de dire que c'est lâche" de déprogrammer l'oeuvre, a-t-elle lancé, affirmant qu'il valait mieux prévenir un éventuel débordement.
La mise en scène de l'iconoclaste Hans Neuenfels, jouée pour la première fois en 2003, ne sera pas pour autant rayée à jamais de la programmation, a-t-elle fait valoir. M. Neuenfels lui-même a reproché à la directrice de céder à "l'hystérie".
Précisant qu'il n'y avait pas de menace concrète, la police régionale de Berlin a souligné avoir voulu sensibiliser l'opéra sur les risques encourus et fait référence au conflit sur les caricatures de Mahomet parues dans la presse occidentale cet hiver.
"Nous avons indiqué qu'il pourrait y avoir des troubles lors de la représentation", a précisé le porte-parole de la police, Bernhard Schodrowski.
Mais la classe politique, déjà prompte à défendre le pape Benoît XVI après la relation qu'il avait établie le 12 septembre entre islam et violence, lors de son voyage en Allemagne, a presque unanimement décrié une décision jugée hâtive et liberticide.
Pour le ministre de la Culture Bernd Neumann, "si la peur de protestations éventuelles mène déjà à l'auto-censure, la culture démocratique de la liberté d'expression est en danger".
Le ministre de l'Intérieur Wolfgang Schäuble, membre lui aussi de l'Union chrétienne-démocrate (CDU) de la chancelière Angela Merkel, a jugé quant à lui la déprogrammation "inacceptable" et "folle".
"C'est un signal fâcheux", s'est emporté le président adjoint du groupe parlementaire conservateur Wolfgang Bosbach. "Avec les caricatures controversées de Mahomet, la liberté de la presse était en jeu, avec les déclarations du pape (...), c'était la liberté d'expression, et maintenant c'est la liberté de l'art et de la culture. Ce sont des droits citoyens et des droits fondamentaux que nous ne pouvons pas relativiser", a-t-il insisté sur les ondes de la radio Multikulti.
"Il faut vivre pleinement les idées que nous nous faisons de l'ouverture, de la tolérance et de la liberté", a renchéri le maire social-démocrate de Berlin Klaus Wowereit, affirmant qu'il n'existait pas de risque concret de danger.
Cette affaire arrive en tout cas à point nommé, à la veille d'une conférence à Berlin entre pouvoirs publics et représentants de la communauté musulmane, première du genre. Chargée de plancher sur l'intégration de l'islam dans la vie politique et sociale allemande, elle sera présidée par Wolfgang Schäuble.
L'"Islamrat" (Conseil de l'islam), l'une des principales associations représentatives des quelque 3,2 millions de musulmans d'Allemagne, a été l'un des rares à saluer la déprogrammation. "Je pense que nous devrions faire plus attention les uns aux autres, en respectant les sensibilités et en ne blessant pas une grande communauté religieuse", a dit Ali Kizilkaya, le président de cette association comptant 60.000 membres et proches des milieux conservateurs musulmans.
"Un opéra ou une caricature, cela ne fait pas une très grande différence", a-t-il ajouté.
Mais pour Kenan Kolat, président de la Communauté turque en Allemagne, "il est dommage qu'avec cette déprogrammation, on ait reculé devant une discussion ouverte". "L'art doit rester libre", a-t-il estimé.
Source: AFP