Les résultats d’une étude apportent un éclairage pertinent pour comprendre le sujet,« d’autant que le fait religieux y est traité du seul point de vue des salariés », précise Philippe Humeau, directeur associé d’InAgora, cabinet de conseil commanditaire de l’enquête. Centrée sur la population féminine musulmane pratiquante d’Ile de France, l’étude révèle les attentes et les contraintes de ces salariées.
Par exemple, respecter certaines prescriptions religieuses au travail est « très important » pour 60% des femmes interrogées. La plupart déclare porter ou souhaiter porter un voile ou un foulard au travail, et la totalité reconnaît accomplir ou souhaiter accomplir la prière rituelle au sein de leur entreprise. Pour autant, elles ne demandent pas qu’un lieu spécifique soit nécessairement mis à leur disposition, conscientes des difficultés que cela occasionne. En revanche, les autres pratiques (fête religieuse, règles alimentaires…) sont moins génératrices de difficultés.
Importance accordée à la pratique religieuse
« L’importance accordée à la pratique religieuse révèle la place centrale de la religion dans la vie de ces femmes » explique Philippe Humeau. A noter que les réponses varient en fonction de la situation matrimoniale, les femmes célibataires déclarant plus nettement (67%) que les femmes mariées (53%) que la pratique religieuse est très importante pour elles. Par ailleurs, plus le niveau de formation est élevé, moins la pratique religieuse au travail est perçue comme « très importante ». Enfin, la nature du contrat de travail qui lie la salariée à son employeur semble avoir un impact sur l’importance accordée à la pratique religieuse au travail : 56% des salariées en CDI considérent cette pratique comme « très importante », contre 71% pour les CDD ou intérim.
La prière vécue comme une pause
« Ces femmes évoquent également les conséquences que les limites imposées (voire auto-imposées) peuvent avoir sur leur bien-être et leur perception de leur relation au travail. Pour certaines d’entre elles, le fait de ne pouvoir pratiquer leur religion sur le lieu de travail les met en souffrance, la prière étant pour ces femmes un moment de pause dans la journée pour se connecter à Dieu » relève Philippe Humeau.
Une position pas toujours bien perçu dans le contexte professionnel, où la religion est un sujet souvent esquivé. Le port du foulard pose généralement problème aux employeurs, qui préfèrent recruter des personnes non « voilées » et ne consentent à embaucher une femme portant un foulard qu’en cas de difficulté à pourvoir le poste. Le fait de travailler dans une entreprise étrangère (a priori plus ouverte sur la question religieuse qu’une entreprise française) ne garantit pas un meilleur accueil du fait religieux.
Aussi, si les femmes interrogées savent que la liberté religieuse prévaut dans le droit du travail et semblent connaître, sans toutefois la citer, la Convention européenne des droits de l’homme, elles sont bien conscientes que pratiquer sa religion au travail dans l’entreprise ne va pas de soi. Elles savent que la simple évocation du sujet lors d’un entretien d’embauche constituera potentiellement un motif (non avoué, mais probable) de non-embauche.
Une religion mal connue
Pour les auteurs de cette enquête, l’enjeu est de mieux comprendre les attentes des musulmanes pratiquantes, d’autant plus que l’islam présente une triple difficulté pour les employeurs : s’il reste en France une religion mal connue, il subsiste des émotions et préjugés qui ne facilitent pas son approche. Par ailleurs, l’islam est une religion qui comporte des rites ou des prescriptions individuelles plus visibles et contraignants pour les fidèles.
Comment faire cohabiter la liberté de religion et de conviction dans l’entreprise privée** et la possibilité légale qui permet à l’employeur, dans le cadre de son pouvoir de direction, « d’apporter des restrictions aux libertés individuelles et collectives au sein de son entreprise si elles sont justifiées par la nature de la tâche à accomplir et proportionnées au but recherché » ? D’après Philippe Humeau, « il est opportun que le DRH anticipe et étudie avec la direction de l’entreprise les mesures à mettre en place pour favoriser le dialogue car, pour ces femmes, la religion fait partie de leur identité. Négliger le dialogue peut provoquer leur désengagement et donc affecter la performance de cette dernière. Il s’agit, au moins, de reconnaître la demande exprimée ».
Frédérique Guénot
* Etude réalisée d’avril à juin 2015 sur deux volets : le premier, quantitatif, a été soumis à 250 femmes de confession musulmane, se considérant comme pratiquantes, salariées, et vivant en Île-de-France. Le second volet, qualitatif, aborde plus en détails, avec 30 d’entre elles, leur perception de la pratique au travail, du cadre juridique, de l’influence extérieure, du regard des autres, et du vécu de leur foi.
** Une délibération de la Halde de 2009 souligne que la liberté de religion et de convictions s’applique dans l’entreprise privée dans les limites que constituent l’abus du droit d’expression, le prosélytisme ou les actes de pression à l’égard d’autres salariés.
focusrh