
À l’occasion du 47ᵉ anniversaire de la Révolution islamique d’Iran, le politologue libanais Bilal al-Laqis a accordé un entretien consacré aux fondements intellectuels, spirituels et politiques de cette révolution ainsi qu’à ses répercussions régionales et internationales. Son analyse met l’accent sur la dimension coranique du projet révolutionnaire iranien, sur son rôle de modèle de résistance et sur l’évolution de cette expérience sous la direction de l’Imam Khomeiny puis de l’Ayatollah Khamenei.
Un retour aux principes coraniques : dignité, justice et liberté
Selon al-Laqis, la Révolution islamique ne peut être comprise qu’à la lumière des enseignements fondamentaux du Coran. Il affirme que le message coranique place la dignité humaine au centre de toute vision sociale et politique. Citant le verset « Nous avons honoré les fils d’Adam », il explique que la dignité constitue l’axe autour duquel gravitent deux notions indissociables : la justice et la liberté.
La justice représente, selon lui, l’expression concrète de la dignité humaine dans l’organisation sociale. Quant à la liberté, elle est la condition indispensable pour que cette dignité puisse s’épanouir. Sans liberté, la dignité reste théorique ; sans justice, la liberté se déforme et perd son sens. Ces trois notions forment donc un ensemble cohérent que la Révolution islamique aurait cherché à traduire dans la réalité politique.
Al-Laqis considère ainsi que la révolution iranienne incarne un retour à l’islam authentique, puisant directement dans le Coran, la tradition prophétique et l’héritage des imams. Il oppose cette vision à ce qu’il appelle un « islam dénaturé », qui réduirait la religion à un outil au service du pouvoir ou l’éloignerait de ses sources spirituelles et morales.
Du discours religieux à l’action révolutionnaire
Interrogé sur la manière dont les enseignements religieux ont été transformés en action politique, al-Laqis souligne le rôle central de l’Imam Khomeiny. Selon lui, la particularité du leader de la Révolution islamique réside dans le fait qu’il a tiré son projet directement des sources islamiques, sans l’emprunter à des idéologies étrangères.
Il insiste particulièrement sur le refus de toute conciliation avec l’injustice. Dans l’histoire musulmane, explique-t-il, des dirigeants ont parfois commis des injustices au nom de la religion, tandis que certains religieux justifiaient ces dérives. La Révolution islamique aurait rompu avec cette tradition en réaffirmant l’obligation religieuse de s’opposer aux tyrans, de défendre les opprimés et de refuser toute légitimation du despotisme.
Cette orientation se serait traduite par une ligne politique claire : lutte contre l’oppression, rejet de la domination étrangère et soutien aux peuples marginalisés. Malgré les pressions, les guerres et les sanctions, l’Iran aurait maintenu cette position pendant près d’un demi-siècle, acquérant ainsi un rôle influent sur la scène internationale.

La transformation intérieure comme condition du changement social
Al-Laqis développe ensuite une dimension plus spirituelle et psychologique. Il rappelle que le Coran insiste sur la réforme intérieure de l’être humain comme préalable à toute transformation sociale. Selon lui, aucun peuple ne peut affronter un pouvoir tyrannique tant qu’il reste intérieurement convaincu de son impuissance.
Les prophètes, dit-il, ont toujours commencé par reconstruire la perception que les êtres humains ont d’eux-mêmes : leur valeur, leur dignité, leur capacité d’agir. Ils ont également corrigé la perception qu’ils avaient de leurs oppresseurs, en montrant que ces derniers ne sont ni absolus ni invincibles.
La Révolution islamique aurait reproduit ce schéma en restaurant chez les Iraniens un sentiment de confiance, de dignité et de capacité collective. L’unité, la volonté et la foi en Dieu sont présentées comme des forces capables de neutraliser même les puissances les plus redoutables. Cette dynamique intérieure expliquerait, selon al-Laqis, la résilience de l’Iran face aux pressions extérieures.
Equilibrer le monde d’ici-bas et l’au-delà
Un autre point central de l’entretien concerne la relation entre religion et vie matérielle. Al-Laqis estime que de nombreuses expériences religieuses ont historiquement privilégié un discours centré sur l’au-delà, parfois au détriment des réalités terrestres. Cette séparation aurait créé une forme de dualité entre spiritualité et vie quotidienne.
Il considère que l’Imam Khomeiny puis l’Ayatollah Khamenei ont proposé une approche différente : l’islam concerne à la fois ce monde et l’autre. La vie terrestre n’est pas opposée à la spiritualité, mais en constitue le terrain d’expression. Le progrès matériel, scientifique et social peut donc s’inscrire dans une perspective religieuse, à condition de rester lié aux valeurs morales.
Sous la direction de l’Ayatollah Khamenei, cette recherche d’équilibre entre monde d’ici-bas et au-delà se serait concrétisée de manière plus visible, notamment à travers l’accent mis sur l’autosuffisance, la puissance nationale et le développement scientifique, tout en maintenant un cadre spirituel et éthique.
Du moment révolutionnaire à la construction d’un État
Al-Laqis distingue deux grandes phases : celle de l’Imam Khomeiny, marquée par l’élan révolutionnaire et la rupture avec l’ordre ancien, et celle de l’Ayatollah Khamenei, caractérisée par la consolidation des institutions et la traduction des idéaux révolutionnaires dans la gestion quotidienne de l’État.
La seconde phase aurait posé un défi particulier : prouver que le modèle islamique peut produire des résultats concrets dans la vie des citoyens. Malgré les difficultés économiques, les sanctions internationales et certaines erreurs internes, al-Laqis juge l’expérience globalement réussie.
Il identifie trois piliers majeurs de cette réussite : le salut, la connaissance et le progrès. Le salut renvoie à la dimension spirituelle et morale ; la connaissance à la production intellectuelle et scientifique ; le progrès à l’amélioration des conditions matérielles et technologiques.
Progrès scientifique et production de savoir
Parmi les réalisations les plus marquantes, al-Laqis souligne les avancées scientifiques de l’Iran. Il affirme que le pays a atteint, dans plusieurs domaines, un niveau de compétitivité internationale, et ce malgré des conditions extrêmement difficiles. Ces progrès seraient la preuve que l’indépendance politique et la fidélité aux principes religieux ne constituent pas un obstacle au développement, mais peuvent au contraire le stimuler.
Il insiste également sur la dimension intellectuelle de l’expérience iranienne. Selon lui, la société iranienne et les mouvements qui s’en inspirent se distinguent par une attention particulière à la production de pensée, à la réflexion stratégique et à la conscience politique. Cette vitalité intellectuelle serait l’un des héritages majeurs de la Révolution islamique.
Influence mondiale et éveil des peuples
Al-Laqis estime que l’impact de la Révolution islamique dépasse largement les frontières iraniennes. Elle aurait contribué à élever le niveau de conscience politique et sociale chez de nombreux peuples, en particulier parmi ceux qui se sentent victimes d’injustice ou de domination.
L’Iran est présenté comme un rempart face à l’hégémonie mondiale, non pas principalement par sa puissance militaire, mais par son influence culturelle, intellectuelle et morale. Le cœur de sa force résiderait dans le modèle qu’il propose : une société qui tente de combiner foi, dignité, indépendance et progrès.
Les mouvements de résistance dans la région seraient, selon lui, en partie inspirés par cette expérience, adoptant une approche qui mise sur la patience, la fermeté et la confiance dans leurs propres capacités plutôt que sur la soumission aux rapports de force imposés.
Modification des équilibres régionaux
Enfin, al-Laqis aborde la question du rapport de force régional. Il considère que la position ferme de l’Iran contre le colonialisme et la domination étrangère a contribué à transformer les équilibres au Moyen-Orient. La République islamique serait devenue un acteur déterminant, soutenu moralement par de nombreux peuples qui rejettent l’influence américaine.
Il compare symboliquement cette posture à celle de l’Imam Ali, toujours placé en première ligne pour défendre la justice et les opprimés. De la même manière, l’Iran occuperait aujourd’hui, selon lui, l’avant-poste du combat contre l’injustice, servant de référence à d’autres nations cherchant à préserver leur souveraineté et leur dignité.
Pour Bilal al-Laqis, la Révolution islamique d’Iran représente bien plus qu’un changement de régime survenu en 1979. Elle incarne un projet civilisationnel fondé sur le Coran, articulant dignité humaine, justice et liberté, et cherchant à réconcilier spiritualité et progrès matériel. Malgré les épreuves, cette expérience aurait démontré sa capacité à durer, à produire du savoir, à renforcer l’autonomie nationale et à inspirer d’autres peuples.
Dans cette perspective, l’Iran apparaît comme un modèle de résistance culturelle et politique, dont la principale force ne réside pas seulement dans ses capacités militaires, mais dans une vision intellectuelle et morale qui continue, selon lui, à façonner les dynamiques régionales et à nourrir l’espoir des sociétés en quête de justice.