
Pourtant, les récits contemporains font souvent commencer cette histoire avec l’ouverture de la radio égyptienne en 1934 et la voix du grand réciteur Cheikh Mohammed Rifaat, en citant seulement quelques figures de sa génération, comme si cet art n’avait pas existé auparavant. En réalité, la récitation coranique en Égypte est presque aussi ancienne que l’islam lui-même.
Si certains hadiths encouragent l’embellissement de la voix lors de la récitation, ils ne suffisent pas à dater précisément la naissance d’un « art professionnel » de la récitation. Pour en comprendre l’évolution, il faut se tourner vers les sources juridiques, historiques et sociales qui témoignent de la place centrale de la « récitation mélodieuse » dans la culture islamique.
La « récitation mélodieuse » dans le fiqh et l’émergence des écoles
Dans la jurisprudence islamique (fiqh), on trouve le terme « récitation avec mélodie » (al-qira’a bi-l-naghma), désignant une lecture du Coran selon une modulation harmonieuse. Les juristes ont divergé sur son statut : certains l’ont autorisée, d’autres interdite, et d’autres encore jugée simplement répréhensible. Malgré ces divergences, les textes historiques et les biographies montrent que la pratique s’est largement imposée dans les sociétés musulmanes.
Les fidèles ont manifesté un goût marqué pour l’écoute du Coran récité avec une belle intonation, dépassant ainsi les avis juridiques les plus stricts. La notion de « récitation mélodieuse » est devenue un cadre commun aux différentes écoles régionales : irakienne, hijazienne ancienne, tunisienne, marocaine, turque, et surtout égyptienne. Cette dernière s’est distinguée par son rayonnement exceptionnel dans le monde islamique, au point de devenir une référence majeure de l’art de la récitation.

Le « Coran du vendredi » et l’ancrage institutionnel sous les Omeyyades et les Abbassides
Selon le magazine égyptien Megazine, la pratique du « Coran du vendredi » constituait l’événement hebdomadaire le plus important consacré à la récitation en Égypte. Le réciteur intervenait entre trente et quarante-cinq minutes avant la prière du vendredi. Les fidèles se rassemblaient alors pour écouter la récitation avant le sermon et la prière.
Cette tradition remonterait à l’époque omeyyade, notamment dans la mosquée historique d’Égypte connue sous le nom de Mosquée Amr ibn al-As. Dès l’an 76 de l’Hégire, sous le gouvernorat d’Abd al-Aziz ibn Marwan et le califat d’Abd al-Malik ibn Marwan, la récitation du vendredi y était instituée. Le premier réciteur connu pour cette fonction fut le juge Abd al-Rahman ibn Hujayra al-Khawlani, décédé en 83 H., partisan de la récitation mélodieuse.

La continuité de cette pratique sur plus d’un demi-siècle en fit un terrain propice au perfectionnement artistique. Le réciteur, tenu de captiver l’auditoire chaque semaine, devait embellir sa voix et affiner son style. Sous les Abbassides, le lien entre récitation et appel à la prière se renforça. Rabi‘ ibn Sulayman al-Muradi, élève de l’imam al-Shafi‘i et muezzin de la mosquée Amr ibn al-As, récitait le Coran avec mélodie, illustrant la proximité entre l’art de la récitation et celui de l’adhan.
Sous le règne d’Ahmad Ibn Tulun (254-270 H.), cette dimension artistique gagna en visibilité. Il fit construire une salle près de sa mosquée où douze hommes, appelés « mukabbirun », se relayaient la nuit pour invoquer Dieu et réciter le Coran avec une belle modulation, tout en assurant l’appel à la prière. La célèbre Mosquée Ibn Tulun, qu’il fit édifier, demeure l’un des monuments historiques majeurs du Caire, symbole d’une architecture conçue pour durer, même face aux incendies ou aux inondations.

L’âge fatimide et mamelouk : de la cour aux « chambres des récitateurs »
À l’époque fatimide, les formes artistiques de la récitation se consolidèrent davantage. Les récitateurs participaient aux cérémonies officielles, aux côtés des chants soufis, du takbir, du tahlil et de l’adhan. Parmi les figures anciennes mentionnées figure Abu al-Abbas Ahmad ibn al-Mushajjar, réciteur du vizir al-Afdal Shahanshah ibn Badr al-Jamali (487-515 H.), décrit comme doté d’une voix belle et touchante.
Sous les Mamelouks, un phénomène architectural original contribua à la diffusion de la récitation : la « chambre des récitateurs ». Les bâtisseurs aménageaient, dans certaines demeures ou fondations, une pièce donnant sur la rue, munie de larges fenêtres grillagées. Des récitateurs professionnels y prenaient place pour lire le Coran à haute voix. Les passants pouvaient ainsi écouter la récitation depuis la rue, et le mérite spirituel en revenait au propriétaire du bâtiment.

Des biens en waqf (fondations pieuses) étaient consacrés au financement des salaires des récitateurs. Cette organisation offrait aux professionnels de la récitation une source de revenus stable, en complément des dotations accordées par les souverains et les émirs. La récitation devenait ainsi à la fois un acte de dévotion, un service public spirituel et une profession reconnue.
À travers ces différentes époques, l’Égypte a façonné un modèle original où l’art vocal, la piété et le soutien institutionnel se sont conjugués. Bien avant l’ère de la radio et des enregistrements, la récitation coranique était déjà un art mûr, enraciné dans la société et inscrit dans l’espace urbain, offrant aux croyants mérite spirituel et apaisement au quotidien.