Rêve de Manger du Blé de Rey à Beyrouth

5:15 - April 26, 2026
Code de l'info: 3495379

Par Kaveh Farazmand, expert en sciences sociales et études du Moyen-Orient
 
Ces jours-ci, alors que des discussions sur un accord de paix entre le gouvernement libanais et le régime sioniste émergent, les nouvelles rapportent que ces deux parties reviennent à la table des négociations après 43 ans. Cet article se propose d'explorer les événements qui ont eu lieu il y a quarante-trois ans : quel type de négociations ont été interrompues ? Pourquoi un leader nationaliste, aspirant à un Liban indépendant et puissant, a-t-il cédé à une alliance avec l'ennemi séculaire du Liban ? Et quel a été le sort de cette alliance ?
 
 
Au cœur de Beyrouth, Khaled, un homme mince avec une moustache courte, se tient dans sa petite boutique au rez-de-chaussée d'un immeuble dans le quartier d'Achrafieh. Bien qu'il semble être un simple commerçant, il regarde constamment sa montre vintage en murmurant : « Il est temps de mettre fin à cela. » Au même moment, une voix familière résonne du premier étage de la boutique : « Nous ne sommes plus des miliciens. L'époque des combats de rue est révolue. Aujourd'hui, nous sommes l'armée du Liban, nous sommes le gouvernement du Liban, nous sommes le Liban. » En entendant ce discours passionné, Khaled sort un petit émetteur radio de sa poche et appuie sur un bouton délicat.
 
Soudain, une collection d'objets, tels un musée flottant, s'élève dans le ciel de Beyrouth : le drapeau tricolore du Liban sur un mât en bois, une photo encadrée de Pierre Gemayel, le commandant assassiné des Kataeb, un exemplaire du journal "An-Nahar" daté du 14 septembre 1982, une carte des quartiers de Beyrouth, un stylo Parker doré appartenant à Sami al-Qadi, le vice-président militaire, des chargeurs vides de kalachnikovs, des dossiers contenant des documents secrets et des correspondances en arabe, français, anglais et même hébreu, ainsi que les mégots de cigarettes d'Elias Habib, conseiller politique du parti. Plus important encore, des morceaux du corps d'un homme qui avait été élu président du gouvernement seulement vingt et un jours auparavant, mais qui n'avait même pas eu le temps de dire : « Je suis le président du Liban. »
 
 
Le Liban a été fondé sur un fragile équilibre entre ses diverses communautés religieuses avec le Pacte national de 1943. Bien que cet équilibre ait apporté une stabilité relative pendant des décennies — au point que Beyrouth était surnommée "la Paris du Moyen-Orient" — le pays reposait sur un volcan d'inégalités politiques, économiques et identitaires. De plus, l'afflux de centaines de milliers de réfugiés palestiniens suite aux guerres de 1948 et 1967 a compliqué cette dynamique. Les camps de réfugiés palestiniens au Liban sont devenus des bases opérationnelles pour l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) dirigée par Yasser Arafat, transformant le Liban en champ de bataille contre le régime sioniste.
 
En avril 1975, dans la banlieue de Beyrouth, des membres des milices chrétiennes des Kataeb ouvrent le feu sur un bus transportant des Palestiniens, tuant 27 passagers. Cet incident a été l'étincelle qui a enflammé les tensions accumulées entre les différentes factions libanaises. Les combats se sont rapidement propagés à d'autres régions de Beyrouth et à d'autres villes libanaises, plongeant le pays dans une guerre civile.
 
 
La guerre civile a divisé la scène politique libanaise en deux camps principaux : d'une part, la "Front libanais" composé des milices des Kataeb et d'autres partis chrétiens cherchant à préserver l'identité chrétienne et la souveraineté du Liban ; d'autre part, le "Mouvement national libanais" comprenant des partis de gauche et nationalistes arabes alliés à l'OLP dirigée par Arafat. Parallèlement, la Syrie est intervenue militairement en 1976 pour se positionner comme un acteur clé dans ce conflit.
 
La communauté chrétienne, dirigée par la famille Jumblatt et le parti des Kataeb, se sentait assiégée par des ennemis intérieurs et extérieurs. Ce sentiment d'isolement et de menace existentielle a conduit à la recherche d'un puissant allié étranger capable de les soutenir contre l'OLP et l'influence syrienne. Ce contexte a permis la formation d'une des alliances les plus controversées de l'histoire moderne du Moyen-Orient.
 
 
L'une des meilleures narrations de la guerre civile libanaise est la pièce "Incendies" écrite par l'auteur libanais Wajdi Mouawad. Des années plus tard, le réalisateur canadien Denis Villeneuve a adapté cette œuvre en film, dont les scènes finales sont considérées par beaucoup comme l'un des moments les plus déchirants de l'histoire du cinéma. À travers cette œuvre artistique, nous pouvons comprendre non seulement la douleur individuelle mais aussi la souffrance collective d'un peuple déchiré par la guerre.
 
 
Alors que le Liban semble à nouveau se diriger vers des négociations avec son ancien ennemi, il est crucial de se rappeler les leçons du passé. L'histoire du Liban est marquée par des conflits internes et externes qui ont souvent redéfini ses frontières et son identité. La quête d'une paix durable nécessite non seulement des accords politiques mais aussi une réconciliation sincère entre les différentes communautés qui composent ce pays si riche en diversité.
 
Le rêve de Khaled de manger du blé de seigle à Beyrouth symbolise peut-être ce désir universel d'une vie paisible et prospère pour tous les Libanais. Mais pour y parvenir, il faudra surmonter les blessures du passé et construire un avenir fondé sur l'unité et la compréhension mutuelle.

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